De l’utilisation fantasmée du mot « kalachnikov » : le cas Amine K.

La mort d’Amine K., assassiné par un « commando » dans une cité de Vitrolles le 20 mars 2014, est un cas difficile pour les journalistes. Comme tous les règlements de comptes, il incite à chercher des ressemblances avec d’autres affaires tout en respectant la singularité de l’événement. Pourtant, avant même que l’enquête ne commence, certains fait-diversiers ont tiré des conclusions hâtives. Auto-critique médiatique.

Dans la vie et dans la mort d’Amine K., il n’y a pas vraiment de surprises. Plutôt des pointillés, que la police et les journalistes ont cherché à relier après son assassinat. Mais il n’est pas aisé d’appréhender le cheminement d’un jeune homme qui évoluent dans les franges du néo-banditisme de cité, sans céder aux clichés que l’urgence médiatique à tôt fait de convoquer.

Amine K. est né en 1985. Il a grandi à Marignane, ville satellite qui s’étend à l’ombre de l’aéroport de sa grande sœur marseillaise. Karim, qui se présente comme un proche d’Amine et a voulu conserver l’anonymat, raconte comment le jeune homme aimait faire du vélo et supporter l’OM avec son frère. Comment, avec son frère aussi, il a fait ses premières petites bêtise.

Très vite, la taille des bêtises augmente. On parle désormais de « délits ». Il est arrêté une première fois pour braquage en 2004 puis à nouveau en 2009 pour possession de cannabis. Amine devient un jeune délinquant « très défavorablement connu des services de police » comme le rappelle le journal La Provence qui a enquêté sur « son passé ».

Comme au Monopoly, Amine arrive à échapper à la prison. Son frère, lui, disparaît mystérieusement sans qu’on sache où, comment, ni pourquoi. La Provence ne cite pas son prénom. Dans les cités marseillaises, on appelle ça « des vacances forcées », explique Karim que nous avons pu joindre grâce à une association de jeunes de la ville natale des deux frères. À Vitrolles, certains murmurent que ce dernier avait contracté des dettes à des « personnes peu fréquentables ». Ont-elles demandé à Amine de payer à la place de son frère ? Amine se savait-il menacé au point de quitter précipitamment, quelques semaines avant sa mort, son appartement de Marignane pour retourner vivre chez sa mère, dans une cité de Vitrolles ? Autant d’hypothèses.

Reste les faits. Le 20 mars 2014, vers 18h30, Amine sort de chez sa mère. Une voiture s’arrête devant lui. Trois hommes, peut-être quatre – les versions des témoins divergent – sortent précipitamment du véhicule. Des coups de feu résonnent entre les tours couleur poussière du quartier du Liourat. Les hommes vérifient que les trois balles qui ont atteint Amine – deux dans son dos, une à l’arrière de son crâne, d’après l’autopsie – ont bien été mortelles. Verdict immédiat. Les meurtriers sont déjà loin. Amine reste seul, dans son sang qui s’écoule en silence. Les pompiers arrivent, il est déjà trop tard. Un nouveau nom s’ajoute à la liste des règlements de compte du milieu criminel marseillais. Un nouveau nom s’ajoute à la chronologie des morts. Un nouveau nom s’ajoute sans qu’on puisse savoir pourquoi, ni à cause de qui. Amine K. est mort.

Pourtant, dès les premières dépêches, la figure d’Amine disparaît — pour des raisons légales liées à la présomption d’innocence et au secret de l’instruction — derrière l’idiolecte habituel, le vocabulaire attitré à ce genre d’affaires : on parle d’une voiture brûlée par les coupables pour détruire les preuves, du cas comparable d’un père de famille tué sous les yeux de son fils et, surtout, d’une probable kalachnikov comme arme du crime.

« Kalachnikov » : un mot fort, aux sonorités tranchantes, qui prend toute la place sur la page en aspirant le regard du lecteur. Immédiatement, plusieurs médias dont BFM reprennent l’hypothèse d’un énième règlement de compte à la « kalach ». Comme si un crime dans les environs de Marseille devait forcément se régler de cette manière. Alors que les statistiques établies sur la base de l’échantillon — certes parcellaire — que nous avons étudié infirment ce préjugé.

« Il y a une pulsion journalistique qui consiste à faire entrer l’événement factuel dans un modèle prédéfini » – Dominique Tavernier, psychiatre

Pour le psychiatre et sociologue Dominique Tavernier, spécialiste des criminels et de leurs rapports à la violence, cette distorsion spontanée, inconsciente, de la réalité par le regard journalistique masque un problème plus grave. « Il y a une pulsion journalistique qui consiste à faire entrer l’événement factuel dans un modèle prédéfini, écrit à l’avance. Les journalistes sacrifient le recul, l’objectivité et, à terme, la vérité – qui fondent pourtant le théorème de leur profession – pour combler leurs attentes. Rattrapés par les exigences du vraisemblable, ils sont très souvent déçus quand ils réalisent que leurs fantasmes dépassent largement la stricte réalité de l’événement. Cette habitude spontanée, qu’on peut assimiler à une forme de tic, se retrouve très souvent dans la couverture des faits divers et autres faits criminels. »

L’instantanéité de la collecte d’information et le difficile recoupement du matériau brut recueilli auprès des premiers témoins de la scène expliquent aussi les imprécisions initiales. Quelques heures après la première information, les rédactions affine leur première version : Amine n’a été tué « que » par un simple fusil de chasse, la voiture brûlée n’était pas celle des meurtriers, et le cas du père de famille assassiné cité dans plusieurs les articles n’est plus cité en référence.

Preuve que le règlement de compte est un matériel médiatique spectaculaire, un contenu « inflammable » qui peut donner naissance à de nombreux fantasmes journalistiques. Les risques augmentent avec la course à l’immédiateté dans laquelle sont lancés les médias. À La Provence, Philippe Schmit, rédacteur en charge de l’édition marseillaise du journal, explique qu’il préfère « attendre de vérifier toutes les infos même s’il faut les publier après les autres médias plutôt que de prendre le risque d’écrire des erreurs ». Interrogé par téléphone, il ajoute : « on patiente jusqu’à ce que l’on ait la confirmation de plusieurs de nos sources afin de recouper l’info qui va être publiée. Particulièrement avec les règlements de compte qui excitent les journalistes… Il n’y a que de cette manière qu’on peut exposer les faits dans leur vérité. »

Boris Bergmann

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