Des Balkans à Marseille, le long périple de la « kalach »

Entre le 1er janvier 2014 et le 26 avril 2015, 26 armes ont été utilisées lors de règlements de comptes présumés à Marseille. Parmi les 10 armes de guerre employées, 9 étaient des kalachnikovs. Autrement dit, des fusils d’assaut automatiques venus pour la plupart d’ex-Yougoslavie. Décryptage.

La scène dure quelques minutes. Le dimanche 26 avril 2015, vers 5h00 du matin, deux hommes font irruption dans l’épicerie de nuit de Samir M. et l’abattent. Vingt balles sont tirées. Une rafale. Vingt fois, la douille est prélevée dans le chargeur, jusqu’à la rampe d’alimentation et lancée par la culasse dans la chambre du fusil. Un fusil d’assaut soviétique de calibre 7,62mm. De type kalachnikov.

3983787892_dd1efa1dd3_o                                          Crédit photo : Moshe Reuveni – Flickr – Creative Commons

La peur du lendemain des militaires soviétiques

Mais comment un fusil soviétique vieux de plusieurs décennies a-t-il pu se retrouver dans les mains de ces assassins ? « Toutes les armes de type kalachnikov sont devenues totalement obsolètes à partir de la décision de ces anciens États du pacte de Varsovie de passer donc aux normes militaires de l’OTAN, à savoir le calibre 5.56 mm », explique Jean-Charles Antoine, spécialiste du commerce d’armes, dans Au coeur du trafic d’armes : Des Balkans aux banlieues. Il faut remonter aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale pour voir apparaître les armes légères en Europe de l’Est. Moscou armait les régions satellites par peur d’une éventuelle invasion. Avec l’implosion de l’URSS, des militaires, en Russie, en Pologne et en Bulgarie se retrouvent sans rémunération et se mettent donc à vendre armes et munitions. Il y a ensuite un effet de contagion : « Les militaires dits ‘nationaux’ ont compris tout l’intérêt de revendre du matériel et des armes par peur du lendemain (…).  » souligne le spécialiste. C’est ainsi que des millions de « kalach » se retrouvent sur le marché noir.

« Au fil de la démilitarisation de la zone balkanique, les kalachnikovs sont arrivées sur le sol français »

« Avant, les règlements de comptes à Marseille étaient orchestrés à l’arme de poing, puis au pistolet mitrailleur après la guerre d’Algérie », assure Jean-Marie Allemand, secrétaire zonal Méditerranée pour le syndicat de police Alliance avant d’ajouter : « depuis la guerre des Balkans, c’est à la kalachnikov ». Dans les années 1990, les conflits dans les Balkans ont provoqué la multiplication des filières d’approvisionnement du trafic d’armes illégales. « Au fil des années de démilitarisation de la zone balkanique, les fusils de type kalachnikov sont arrivés sur le sol français », souligne un haut responsable de la police marseillaise. Selon Jean-Charles Antoine, de l’Institut Français de Géopolitique, un troisième facteur s’est ajouté à l’abandon des arsenaux militaires datant de l’URSS et à l’explosion du nombre de filières d’approvisionnement : la création de l’espace Schengen en 1992. « La libre circulation des personnes et des marchandises devenait la règle à l’intérieur de cet ensemble territorial », explique l’auteur de Frontières et trafic d’armes.

« L’arme des réseaux »

C’est ainsi que les filières d’approvisionnement ont pu se développer à Marseille : « la cité phocéenne est bien placée sur l’échiquier criminel », assure M. Antoine dans Le trafic d’armes légères et de petit calibre en région marseillaise : ville symptôme d’un mal français. « Le littoral méditerranéen jouit d’un emplacement de choix pour l’expansion des filières du trafic d’armes. Proche de la Corse grâce à des liaisons maritimes quotidiennes, sur l’axe autoroutier entre l’Italie et l’Espagne, dotée d’une façade maritime favorisant le commerce et les échanges », poursuit-il. Pourtant, il n’est pas si facile d’obtenir une arme de guerre en France : « il faut être ‘un semi-affranchi’ et avoir les connexions nécessaires. Les kalachnikovs n’arrivent pas par semi-remorques et bennes entières chargées à ras bord ! », affirmait Jérôme Pierrat, journaliste spécialisé dans le grand banditisme, dans une interview donnée à l’Obs en janvier 2015. Être un « semi-affranchi », et pour cause : la « kalach » est « connue pour être l’arme des réseaux », selon Frédéric Perri, auteur de Carrières criminelles dans le milieu marseillais.

Et pourtant, l’AK-47 n’est pas l’arme privilégiée dans les règlements de compte à Marseille : « elle est certes mythique, efficace et robuste, mais elle prend de la place. Pour être dissimulé sous un manteau ou sous le siège d’un véhicule, un pistolet-mitrailleur Skorpio ou un Uzi présente de bien meilleurs avantages », souligne Jean-Charles Antoine.

Pour en obtenir une, le duo de criminels du 26 avril 2015 a vraisemblablement déboursé entre 300 euros – s’il s’agit d’une copie – et 3000 euros – si l’arme était vraie. Les malfaiteurs ont dû faire appel à un intermédiaire via une filière d’approvisionnement illicite. Afin d’honorer la commande, cette dernière a sollicité des passeurs de frontières acheminant les armes et les munitions depuis la zone balkanique. Et c’est ainsi que deux fusils d’assaut soviétiques ont pu se retrouver entre les mains des tueurs débarqués dans la petite épicerie de nuit du boulevard Maison Blanche, à Marseille.

Arthur Cerf

Infographie kalach

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