Des victimes comme les autres ?

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Douille 9mm. Crédit Photo : Alexandre Gloria

Le 1er août 2014, un peu après 21H00, une voiture bloque celle que conduit Medhi F. au niveau de la pharmacie du Boulevard de la Pomme, dans le 11e arrondissement de Marseille. Un homme descend, côté passager, tire une vingtaine de coups de pistolet-mitrailleur des deux côtés du véhicule, selon le procureur adjoint Michel Raffin cité par La Provence. Les agresseurs repartent sans laisser de traces.

Les secours arrivés rapidement ont été impuissants : Medhi est mort à 32 ans. Pourtant le meurtre de ce jeune papa n’a pas secoué l’opinion publique. Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait d’un « règlement de comptes ». Et qu’à Marseille, un règlement de comptes est à la fois synonyme d’habitude et d’un crime où la victime a souvent autant à se reprocher que son assassin.

Parmi les différentes sources que nous avons consultées, un seul article, publié par La Provence, relate en détail les circonstances de l’assassinat de Medhi F. Il a pour titre : « Un chef de réseau de drogue abattu cité Air Bel ». Selon un enquêteur, cité par le quotidien, Medhi « dirigeait ou avait dirigé d’importants réseaux de trafics de stupéfiants ».

Présumé coupable

Dans la cité dans laquelle vivait Medhi F., « les gens en parlent, mais entre groupes », explique Jeanine, une sœur de la communauté Franciscaine Missionnaire de Marie installée au cœur d’Air Bel. Interrogée par téléphone, la religieuse témoigne du silence général qui a suivi le meurtre. « Nous, on n’est pas là pour organiser des prières ou quoi que ce soit dans ces cas-là, parce que ça impliquerait de prendre parti ; on ne peut pas prendre parti entre ceux qui tuent et ceux qui subissent, entre les victimes et les bourreaux. »

Parce que Medhi F. était connu des services de police, mais aussi « bien connu par certains dans le quartier », il semble difficile à différencier de ses agresseurs. « Parce qu’il faudrait entrer dans plus de détails, et ici, les détails, beaucoup de gens ne les cherchent pas, raconte Jeanine. On met la peur de côté, c’est tout. »

D’après des sources, citées par La Provence, Medhi aurait pourtant « tenté de se ranger récemment« . Mais selon un haut responsable de la police judiciaire de Marseille, ce serait peu probable. « Il n’y a généralement pas d’éliminations des retraités du crime ; un scénario possible serait plutôt qu’il ait voulu être trop gourmand. »

Medhi F. n’aura jamais eu l’occasion de s’en expliquer devant un tribunal.

Récurrence

Plusieurs facteurs expliquent le peu de cas que l’on fait finalement de ces crimes.  D’abord, pour le public comme pour la police, un règlement de comptes implique une relative indifférenciation des victimes avec leurs meurtriers. Elles ont souvent été elles-mêmes mêlées à des activités criminelles, comme l’illustre ce tableau précisant les antécédents de 15 cibles de règlements de comptes.

Deuxième facteur : l’habitude. Lorsque Smaïn et Hicham, deux cousins Orléanais eux aussi potentiellement impliqués dans le trafic de drogue, ont été tués près de Blois en mars 2015, un appel à la prière et aux dons pour les familles a été lancé . Cette réaction — rare à Marseille — peut s’expliquer par le fait qu’à Orléans, les assassinats sont moins fréquents, et émeuvent quelles qu’en soit les circonstances.

A Air Bel, aucun rassemblement n’a eu lieu après la mort de Medhi F. Selon le décompte de La Provence, depuis 2008, 170 personnes sont mortes dans des règlements de comptes à Marseille et ses environs ; le département des Bouches-du-Rhône est le plus touché de France.

A Marseille, « vous savez, c’est une longue histoire [entre] cette ville et les règlements de comptes » ; pour René Coulet, le premier adjoint à la Mairie du 11ème et 12ème arrondissement chargé de la sécurité publique et interrogé par téléphone, « ça a toujours existé, et je pense que ça perdurera longtemps malheureusement. Quelque part, on est un peu habitué à ce genre de situations », admet-il. « Et puis on n’a pas attendu l’éclatement des cités pour entendre ce genre de problèmes : aujourd’hui, c’est autour de la drogue, hier, c’était entre gangs pour le contrôle des quartiers. À la mairie, nous ne mettons pas en place de cellule particulière à la suite d’un décès comme celui-là. »

« L’insécurité des trafiquants, pas celle des Marseillais »

L’assassinat de Medhi a ainsi toutes les chances d’être comptabilisé comme un simple « +1 » ajouté aux statistiques de l’année ; 17 en 2011, 24 en 2012, 21 en 2013, 16 en 2014 d’après La Provence. Pour l’ancien préfet de police de Marseille Jean-Paul Bonnetain, ce chiffre, que les forces de l’ordre peinent à faire décroître, dit « beaucoup de l’insécurité des trafiquants, mais pas de celle des Marseillais, sauf en cas de balle perdue« , comme le rapporte le Parisien

Les Marseillais honnêtes, sont donc à distinguer des trafiquants, dans l’esprit du préfet de police : ils doivent doivent assumer les règles dangereuses du jeu qu’ils ont choisi.

Des travaux comme celui du journaliste Philippe Pujol viennent néanmoins contre-balancer l’idée que l’on choisit de devenir un dealer. Au terme d’une enquête approfondie, qui lui a valu le prix journalistique Albert Londres, il a publié dans La Marseillaise une série d’articles sur la vie dans les cités phocéennes, avec ce qu’il a appelé « une approche sociale et économique de la délinquance« .

Non pas que la délinquance ou la drogue soit une fatalité, puisque la majorité des habitants de ces cités parviennent à se tenir à l’écart de telles pratiques. Mais Philippe Pujol décrit une absence d’opportunités, un isolement, une impossibilité pour les jeunes de sortir de ces quartiers. Leurs désillusions, les techniques insidieuses de certains de leurs pairs pour les enrôler… autant d’éléments qui, sans la justifier, expliquent le basculement de certains jeunes dans le trafic de drogue.

Marianne Getti

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