Quand un crime fait tomber tout un réseau

Le 13 janvier 2014, dans le 15ème arrondissement de Marseille, Kader Y. est tué d’une balle dans la tête. Un règlement de compte interne au réseau de trafiquants auquel il appartenait. Et qui n’y survivra pas.

Capture d’écran 2015-04-29 à 11.06.22

Le snack de la rue de Lyon, où a eu lieu le règlement de comptes. Crédit Photo : Capture d’écran de Google Street View

« Des cris m’ont réveillé. Je suis sorti par la fenêtre et des clients du snack s’enfuyaient en courant », raconte un voisin interrogé par téléphone. Quelques minutes plus tôt, le 13 janvier 2014 à 00h45, un homme portant un casque entre dans le snack du 283 rue de Lyon (15e ardt.) et tire une balle. Elle se loge dans la tête de Kader Y., un jeune homme de 20 ans qui vit dans la Cité « la Maurelette », à deux pas de là. « Le snack était mal fréquenté, le réseau dont faisait partie Kader Y. s’y rendait souvent « , explique par téléphone un employé du « Café Sucré » immédiatement voisin : « depuis le meurtre, ils ont eu peur et ne reviennent pas. Le snack a d’ailleurs changé de propriétaire et fermé, faute de client » .

A l’origine de ce meurtre, une trahison, selon La Provence qui a rendu compte de la résolution de l’affaire neuf mois après les faits. Kader Y. était accusé d’un « carrotage » par les responsables de son équipe. Selon les enquêteurs, il avait détourné de l’argent ou de la drogue au détriment du réseau. Oualid, connu pour être le gérant du trafic de drogue de la Cité des Tourmarines (15e ardt.) a alors envoyé deux hommes de main pour régler cette affaire. En moto, Jérôme F. et Mohamed X. se sont rendus, armés, rue de Lyon pour tuer Kader Y.

« Deux types de règlements de comptes existent, c’est soit une concurrence entre deux bandes, soit une méfiance, une trahison interne », explique le criminologue Laurent Mucchielli, directeur de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux à Aix-Marseille. Une trahison interne qui, dans un tel cas, implique rapidement de nombreux échelons du réseau. En effet, les deux tueurs mandatés par Oualid se sont procurés des armes auprès de deux personnes : Ahmed et Yves. Des cartouches de calibre 44 Magnum ont d’ailleurs été retrouvées au domicile du premier dans le 15e arrondissemnt. En progressant, l’enquête a ainsi fait tomber la tête du réseau et deux fournisseurs de la logistique. Deux semaines plus tard, Jérôme F. se fait abattre à son tour.

“Un travail d’investigation approfondi”

Comment les enquêteurs en sont arrivés à ce résultat spectaculaire ? En janvier 2014, l’affaire est confiée à la brigade criminelle de la police judiciaire. L’enquête dure plus de neuf mois. Dans ce genre de cas, “c’est tout un travail de recoupement et d’investigation approfondi”, souligne Jacques Dallest, ancien Procureur de Marseille de 2008 à 2013. Le magistrat, qui n’était de fait pas en charge de l’affaire, a toutefois une grande connaissance des règlements de compte marseillais dont il fait état dans un livre de mémoire récemment paru, Mes homicides.

Souvent encagoulés, ou casqués dans le cas de Kader Y., les auteurs des crimes veillent à ne laisser aucune empreinte. C’est pourquoi de nombreuses voitures sont brûlées.

Pour résoudre ces affaires, la police judiciaire a plusieurs atouts dans son jeu. “Les enquêteurs réalisent des écoutes téléphoniques, recherchent les indices matériels sur place ou aux domiciles… Les malfaiteurs se dénoncent aussi parfois entre eux. Pourtant, avec tout le travail d’intimidation au sein de ces réseaux, beaucoup ont peur et ne veulent rien dire. Ça gêne le travail de la police”, raconte Jacques Dallest.

Pour beaucoup le trafic de drogue est une toile d’araignée. Résoudre ce genre d’affaires est souvent laborieux. “Le taux d’élucidation des règlements de comptes est bien plus faible que pour les crimes de sang classiques », remarque l’ancien procureur de la République de Marseille , aujourd’hui en poste à Chambéry. Autre difficulté rencontrée par les enquêteurs : les preuves. Les enquêteurs, qui disposent souvent d’une connaissance informelle des certains réseaux, ne peuvent se contenter de soupçons pour convaincre les juges. Cet opiniâtre effort de judiciarisation a pourtant réussi dans le cas de Kader Y.

Faire tomber une équipe, un luxe ? 

3-Untitled Visualization (2)

Réseau démantelé lors du meurtre de Kader Y., selon la base de données réalisée par les étudiants de l’Ecole de Journalisme de Sciences Po

Oualid, Yves, Mohamed, Ahmed et Jérôme, ont ainsi pu être être inculpés dans une seule et même affaire. Chacun étant impliqué à divers niveaux, la police a pu remonter jusqu’à la tête du trafic de drogue de la cité des Tourmarines, Oualid. « La police judiciaire s’est offert le luxe de faire tomber une équipe entière », résumait le journal régional La Provence en octobre 2014. « Ce n’est pourtant pas facile. La police réussit à remonter le réseau quand c’est un affrontement de groupes », souligne Jacques Dallest.

« Quand on enquête sur le terrain, on trouve des éléments, on comprend effectivement l’environnement et ça amène au démantèlement du réseau mais ce n’est pas à chaque fois le cas », précise un haut responsable de la police marseillaise. Du grand banditisme à la délinquance des cités, la police marseillaise doit faire face au fil des années à un « milieu obscur et secret », selon le responsable.

Camille Adaoust

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s