Du guetteur à la nourrice, organigramme d’un trafic de drogue

Hatem C-A a été assassiné à 00h30 jeudi 15 janvier 2015, cité de la Castellane, dans le 16e arrondissement de Marseille. Une seule balle dans la tête mais vingt douilles au sol, de deux armes de poing, étalées sur plusieurs mètres. La Provence décrit une course entre la victime et ses agresseurs, alors que son corps a été retrouvé sur une petite place près de la tour K, réputée pour être le centre névralgique des trafics du quartier.

Trois mois et demi plus tard, la police judiciaire (PJ) n’en sait guère plus. Hatem était-il un vendeur, un « charbonneur » comme on dit dans le milieu ? « On pense que oui, mais on manque de preuves pour l’instant », explique un haut-fonctionnaire de la PJ, interrogé par téléphone. Abattu dans la rue, il aurait aussi pu être un « chouf », ces guetteurs qui avertissent les vendeurs de l’arrivée d’un inconnu dans la cité. Son rôle est flou, et l’enquête semble s’enliser. « On n’en sait pas trop, on ne connaît pas non plus ses agresseurs« , poursuit le haut-fonctionnaire. Si le travail de la PJ est aussi difficile, c’est que ces réseaux sont nébuleux et continuellement changeants.

Le nombre de membres permanents d’un réseau « peut monter jusqu’à 30 à 40 personnes pour les plus grosses organisations comme la Castellane »

« Le trafic de drogue est un milieu obscur et secret. C’est difficile de dire combien de personnes sont impliquées. Ça peut aller jusqu’à plusieurs dizaines de personnes », explique le même haut-fonctionnaire de la PJ. Ce nombre ne concerne que les employés « permanents » du réseau, ceux qui font du trafic un emploi à temps plein. Pour le criminologue Frédéric Perri, auteur de Carrières criminelles dans le Milieu marseillais, ce nombre de  « permanents » peut monter « jusqu’à 30 à 40 personnes pour les plus grosses organisations, comme la Castellane ».

Parmi eux, la tête pensante du trafic, le chef de réseau. Pour Frédéric Perri, ces chefs « se rencontrent en prison, et décident de reprendre un trafic derrière les barreaux, là où ils prennent contact avec d’autres barons du milieu et fournisseurs« . Ces affaires sont familiales, et pendant qu’un homme établit des contacts en prison, un cousin, un frère, s’occupe de l’aspect pratique sur le terrain. Ce sont les lieutenants du réseau, un échelon en dessous du chef dans la pyramide mais une autorité quasi similaire. Selon le haut-fonctionnaire de la PJ précédemment cité, « il ne se crée que très peu de points de vente aujourd’hui, car tous sont occupés« . S’ensuivent logiquement des démonstrations de force pour un territoire donné où le plus puissant prendra la place du faible, et ce à coups de règlements de compte et autres harcèlements physiques.

À ces hauts-gradés s’ajoutent ceux que le criminologue appelle les « RP » du réseau. Ces « RP », pour Relations Publiques, sont toute la caution légale du trafic : il faut blanchir les milliers d’euros gagnés. Connivences présumée avec les milieux politiques, investissements immobiliers pour blanchir les recettes, ces « RP » sont primordiaux au bon fonctionnement d’un réseau de trafic de drogue.

« Ils envisagent leur rôle comme des contributions sans implication dans les réseaux »

À ces membres du réseau s’ajoutent ceux qui y travaillent de façon occasionnelle, pour une mission ou quelques jours. Eux, ce sont les « temporaires », les petites mains indispensables au bon fonctionnement de la machine. Ils sont souvent jeunes et ne mesurent pas toujours les risques encourus.

Pour la sociologue Claire Duport, qui les décrit dans son 4ème rapport à l’Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux, ces jeunes qui sont de fait membres d’un trafic de drogue n’en réalisent pas les enjeux. « Ils envisagent leur place et leur rôle dans les trafics de drogue comme des contributions sans implication réelle dans les réseaux« , explique-t-elle. Et Claire Duport de comparer la conception qu’ont les guetteurs de leur travail à un banal appel de phare sur l’autoroute pour prévenir d’une présence de gendarmes. Ceux-là sont engagés à la journée, qui ne leur est pas payée plus de 30 euros, selon l’étude en 2013 sur le terrain de la sociologue Khadidja Sahraoui. Le salaire peut être augmenté de quelques dizaines d’euros si le guetteur devient « charbonneur ». Mais jamais beaucoup plus.

Le « charbonneur », c’est celui qui a la « mallette » de drogue, et « un peu d’argent pour pouvoir rendre la monnaie », explique le haut-fonctionnaire de la police marseillaise. Lui prend plus de risques que le guetteur : il sera embarqué s’il y a une descente de police. Khadidja Sahraoui en a rencontré un, M., qui finit, quelques mois après leur rencontre, en prison pour deux ans et demi ferme, avec « heureusement, un stock pas fait » dans la sacoche sinon « il aurait été inculpé pour trafic de stupéfiants« . M. s’est fait prendre dans un appartement de stockage de la drogue, pratique peu commune dans les réseaux.

Le plus souvent, d’autres temporaires sont engagés, les « nourrices ». De leur plein gré ou non, le réseau stocke sa drogue chez elles. Ancien procureur de Marseille de 2008 à 2013, Jacques Dallest explique : « les nourrices ne sont pas connues de la justice, les trafiquants les recrutent pour dissimuler l’interdit. Ça peut être une dame âgée, ou un jeune couple sympa. Certaines nourrices laissent leur porte ouverte : en cas de descente de police, les dealers viennent s’y abriter ».

Le trafic de drogue oscille en permanence entre professionnalisme et service occasionnel, un agrégat de petites mains pour créer un réseau. À la Castellane, au pied de la tour K où Hatem C-A a été assassiné le 15 janvier 2015, ces réseaux rapportent entre 40.000 et 50.000 euros par jour. De quoi faire rêver beaucoup de jeunes d’une vie meilleure, dont ils ne verront pas nécessairement la couleur.

Amaury Hauchard.


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