Armes de guerre : le danger de la balle perdue

Les règlements de comptes que nous avons étudiés obéissent pour la plupart au même mode opératoire : isoler la victime avant de l’abattre, souvent de nuit, à l’arme automatique. Dans 3 cas sur 22 pourtant, ces meurtres à l’arme de guerre sont survenus dans des lieux très fréquentés : en milieu d’après-midi sur une autoroute, devant une école à l’heure de la sortie des classes ou à l’entrée d’une boulangerie. Malgré la relative rareté de ce scénario, le risque de victimes collatérales inquiète.  

 

Mode opératoire

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14 avril 2014, peu avant 16H00, sur l’autoroute A7, près de la sortie Plombières, au nord de Marseille. Un homme de 27 ans circule au volant d’une Renault Megane de couleur marron foncé. Une BMW blanche le prend en chasse et le vise à la kalachnikov.

L’enquête révélera qu’un contrat a été passé et réclame la tête de Mehdi B., alors en liberté conditionnelle depuis le 24 mars 2014.

Autour des deux véhicules, des automobilistes en danger et un risque de balles perdues. Un exemple loin d’être isolé à Marseille.

Le 28 Janvier 2014, Lakhdar M., le chef présumé du trafic de stupéfiants de la cité de Val Pan, a été exécuté devant une école primaire au volant de sa voiture, alors qu’il attendait sa fille. Même si les tirs de kalachnikov étaient ciblés et ont tué l’homme de 40 ans sur le coup, le fils de la victime était présent à l’arrière de la voiture. Il s’en est tiré sans dommage. Un miracle ?

« Ceux qui accomplissent le contrat choisissent un lieu où la personne visée ne peut s’échapper » – Jean-Marie Allemand, secrétaire zonal du syndicat de police Alliance

« Ceux qui accomplissent le contrat choisissent un lieu où la personne visée ne peut s’échapper, » explique Jean-Marie Allemand, le secrétaire zonal du syndicat policier Alliance, interrogé par téléphone. D’où la multiplication des crimes lorsque les victimes sont au volant d’une voiture : « Si la personne arrive à s’échapper de son véhicule, c’est là où ça peut être dangereux : même si les attaques sont ciblées, il peut y avoir des balles perdues ».

Mehdi B. qui avait d’abord été pris en chasse à bord de sa voiture, a été abattu sur la chaussée, en présence de nombreux témoins. Selon les versions, il aurait soit tenté de s’enfuir, dit La Provence, soit aurait été de l’habitacle de la Mégane par des hommes armés, rapporte l’AFP. Un témoin raconte à France TV Info : “Certains automobilistes, craignant pour leur vie, quittaient leur voiture pour se mettre à plat ventre sur le bitume.” Leur présence n’a pas arrêté les tireurs : ils ont ouvert le feu à dix reprises. Une vingtaine de douilles étaient éparpillées sur le sol après l’assaut.

Les règlements de comptes en public ne datent pas d’hier, à Marseille, explique Jean-Marie Allemand. « De tout temps il y a eu des règlements de comptes de voitures à voitures ou dans les bars. Avant c’était pour les prostituées ou les machines à sous. Mais ils étaient orchestrés par une seule personne. Aujourd’hui, la donne a changé. Ceux qui commanditent les contrats se dispersent dans une multitude de cités. » Car les règlements de comptes sont devenus un revenu lucratif. Lorsqu’un trafiquant sort de prison – comme c’était le cas pour Mehdi B. ou une de ses connaissances, Yassine A., sorti de prison le 24 mars lui aussi et tué le même jour, suivant la même méthode, comme le rapporte La Provence – les trafiquants ne veulent pas qu’un ancien récupère sa place, explique le secrétaire zonal du syndicat policier. Une perte de territoire représente en effet une perte de revenus.

Jean-Marie Allemand constate que la violence est plus importante lorsque ce ce mode opératoire est employé. « Avant, les règlements de comptes étaient orchestrés à l’arme de poing puis au pistolet mitrailleur après la guerre d’Algérie. Depuis la guerre des Balkans, c’est à la kalachnikov. C’est une arme de guerre qui peut faire d’énormes dégâts collatéraux. »

Un sentiment d’insécurité

Pour isolés qu’ils soient, ces cas ne provoquent pas moins un sentiment d’insécurité dans la population marseillaise. Plusieurs sondages confirment un sentiment d’inquiétude. En septembre 2013,  76% des Français qualifiaient la flambée de règlements de compte de l’été 2013, comme le signe d’une aggravation durable de la situation, alors qu’un peu plus de la moitié des sondés (57%) se déclaraient favorables à l’envoi de l’armée à Marseille pour lutter contre la violence (sondage YouGov pour Le Huffington Post). Et lorsque Le Point demande, le 26 avril 2015, à ses lecteurs s’il abusif de qualifier Marseille de Chicago français, c’est le non qui l’emporte à plus de 60%.

On pouvait prendre une balle. – Natacha, témoin d’un règlement de comptes

Le 14 avril 2014, Jean-Philippe était sur l’A7 aux alentours de 16 heures. Il était aux premières loges quand Mehdi B. s’est fait abattre au volant de sa Megane marron. Cité par La Provence, il témoigne :  « Soudain, j’entends un bruit étrange. Je ne sais pas ce que c’est, mais d’un coup je vois plein de morceaux de vitre au sol à côté du véhicule ». Comme d’autres sur la chaussée à ce moment, Jean-Philippe croit à un accident et freine. La Megane de Mehdi B. change de direction. « Je pense qu’il est blessé et qu’il ne maîtrise plus son véhicule. C’est à ce moment que je comprends. Après le premier bruit, j’entends encore trois coups, je freine et c’est là que je vois la BMW blanche devant la Megane. » Jean-Philippe était alors accompagné de sa mère, de sa compagne, Natacha, et de leurs deux filles, toutes à bord de sa voiture. Natacha avoue qu’elle eu peur : « on pouvait prendre une balle, » dit-elle dans ce même article de La Provence.

Si l’angoisse de Natacha au moment de l’attaque était justifiée, elle ne doit pas cacher que la situation générale en matière de sécurité s’améliore pourtant à Marseille. En février 2015, le procureur de la République, Brice Robin, a annoncé « une baisse de 10,76% en matière de délinquance de voie publique l’an dernier ». Le nombre de règlements de comptes, stagne, pour sa part : il y en a eu 14 en 2013, et 15 en 2014, a-t-il précisé.

Policier vs. arme de guerre : un combat inégal

Police, Gare Saint-Charles, Marseille

Crédit photo : Flickr/CC/FaceMePLS

Face au risque de balle perdue, les syndicats de police se disent démunis. Alors que les règlements de comptes deviennent « plus violents et plus quotidien », selon le secrétaire d’Alliance, interrogé par téléphone, la police n’est pas armée pour lutter contre l’utilisation du type d’armes employé, dit-il : « Les policiers ne sont pas équipés de gilets par-balles suffisamment épais pour arrêter une balle d’arme de guerre. Il faudrait des gilets de 25 kilos pour arrêter les balles. Ce qui rendrait impossible pour les policiers d’effectuer leurs missions au quotidien, » ajoute Jean-Marie Allemand.

Ensuite, les règlements de comptes se font par contrat, souligne-t-il: « on ne sait pas qui sera visé, quand et où, ce n’est pas possible de prévenir ces attaques. La police n’a pas non plus les moyens de surveiller quelqu’un qui vient de sortir de prison. On n’est pas le garde du corps des truands ! », explique le syndicaliste.

Une préoccupation qui va de pair avec la récurrence des événements

L’inquiétude de la population tient également à la récurrence des règlements de compte marseillais. L’impact est différent dans une commune comme Marignane, à une trentaine de kilomètres au Nord de Marseille, où le règlement de comptes survenu devant une boulangerie le 2 mars 2015 fait figure de cas isolé. C’est ce que confirme Muriel Sabatini, le directeur du service communication de la ville UMP, joint par téléphone : « c’est le seul règlement de comptes de la décennie ici ». Suite à l’assassinat à la kalachnikov de Nordine B., trafiquant d’une trentaine d’années, « la ville n’a pas eu de retour des habitants concernant leur inquiétude, » remarque Muriel Sabatini. « Il y a eu une légère baisse de la fréquentation de la boulangerie, mais au bout de deux jours, les habitants ont bien compris que c’était un hasard et ont repris leurs habitudes, » a-t-il ajouté.

Pour protéger ses citoyens, la mairie de Marignane a disposé des « caméras de vidéo-protection » dans l’ensemble de la commune et de ses routes. Des équipes de la police municipale et nationale patrouillent quotidiennement. « Que faire de plus ? » s’interroge Muriel Sabatini : « à moins de placer un policier derrière chaque citoyen… »

Lorraine Besse et Arièle Bonte

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