Deux générations de trafiquants qui évoluent dans des mondes apparemment distincts

Dans la série de règlements de comptes que nous avons étudiés, trois seulement visent des trafiquants aguerris. Âgés d’une quarantaine d’années, ils tiennent le haut du pavé du banditisme marseillais. Qui sont-ils ? Quels sont leurs liens avec la nouvelle génération de trafiquants ?

Samir A. est une ombre. De cet homme, abattu dans sa voiture  de 11 balles dans la nuit du 20 avril 2015, comme le rapportent les quotidiens La Provence et Le Parisien, il n’a été possible de déterminer que l’âge, 43 ans, et l’adresse, dans le centre-ville d’Aubagne. Le reste n’est que rumeur : il tremperait dans le trafic d’armes, serait un braqueur de haute volée… selon des sources anonymes, citées par la presse locale. Les éléments connus de son casier judiciaire ne comportent aucun faits liés au trafic d’armes ou de stupéfiant. Si l’homme frayait avec le milieu, il était visiblement discret.

Samir A. n’est pas le seul quadragénaire récemment abattu dans un règlement de comptes. Il y a eu Thierry S., 47 ans, et Lakhdar M. Ce dernier avait 40 ans lorsqu’il a été tué devant l’école primaire où il venait chercher son enfant. Père de famille, il est soupçonné d’être à la tête d’une bande de braqueurs, et impliqué dans le grand banditisme. L’homme, aux multiples inculpations, s’était fait remarqué en 2005 pour sa contribution à la spectaculaire tentative d’évasion  d’une figure connue du Milieu.

Des « pros » du crime organisé

« Jeunes et vieux, dans le monde du trafic, c’est incomparable », tranche Laurent Mucchielli, sociologue et criminologue de l’Observatoire de la délinquance à Marseille, interrogé par téléphone. « Les plus vieux sont souvent des anciens de la French Connection. Ils appartiennent à cette époque du trafic de coke, dans les années 1980. Plus professionnels, plus expérimentés que les petits jeunes, les caïds de l’ancienne génération ne vivent plus dans les cités marseillaises depuis longtemps », précise-t-il.

C’est le cas de Samir A. À Aubagne, la ville où il résidait depuis plusieurs années, le quadragénaire semble n’avoir jamais laissé aucune trace. Voisins, associations de quartier, commerces que nous avons contactés ont tous répondu de la même façon : « connaît pas ». Une discrétion qui s’étend au web : sur Internet, Samir A. n’a aucun existence. A la différence d’autres victimes de règlements de compte, il n’a pas de profil Facebook, pas de compte Twitter, et encore moins de photos.

Pourquoi ces « anciens » du trafic cherchent-ils autant l’anonymat ? Volonté de se « ranger » ou stratégie de protection ? Les deux à la fois, estime un haut responsable de la police de Marseille : « arrivés à 40 ans, certains criminels décident de lâcher du lest et de s’éloigner des lieux chauds du trafic ». Un avis partagé par M. Mucchielli : « Les forces de police ne se concentrent que sur les cités car ce sont les parties visibles de l’iceberg mais il y a aussi de gros trafiquants qui se cachent dans les petites villes autour de Marseille », estime-t-il.

Pour Samir A., vivre isolé aura été une arme à double tranchant. S’éloigner des dispositifs policiers déployés à Marseille pouvait présenter l’avantage d’échapper à leur radar. Mais cet isolement a également pu en faire une cible plus aisée : son exécution peu discrète – deux salves, des dizaines de balles tirées – sur un grand axe, n’a été rapportée par aucun témoin.

Le profil de Samir A. est toutefois peu fréquent : sur les 22 cas présumés de règlements de compte que nous avons recensés dans la région marseillaise entre le 1er janvier 2014 et le 25 avril 2015, seuls trois sont âgées de plus de 40 ans.

Comment expliquer ce déséquilibre ?

« Dans un règlement de comptes, la règle primordiale pour les tueurs, c’est de trouver l’endroit, le moment et la façon la plus simple pour abattre un individu », explique un haut responsable de la police de Marseille. Les jeunes dealers qui vivent et travaillent aux environs de la cité dans laquelle s’opère leur trafic sont, de ce point de vue, des cibles faciles pour les tueurs.

Est-ce à dire que l’on tue moins parmi les générations plus anciennes ? Pas forcément. Mais on tue différemment, et pas pour les mêmes raisons : « les caïds de l’ancienne génération ne font pas de règlements de compte à la kalachnikov. Quand ils ont des affaires à régler, les plus âgés délèguent le travail à un intermédiaire, qui ne fait pas le boulot avec ce type d’arme », explique Laurent Mucchielli.

Les jeunes trafiquants ont en revanche tendance à se faire justice eux-mêmes et avec une certaine « indifférence à la vie humaine », estime Jacques Dallest, ancien procureur de Marseille et auteur d’un ouvrage récent intitulé Mes homicides (éd. Robert Laffont). « Chez les jeunes trafiquants, on ne se fait aucun cadeau », renchérit-il. « Victimes comme auteurs sont très jeunes, parfois même mineurs. Ce ne sont pas forcément des malfaiteurs aguerris, mais ils évoluent dans un milieu impitoyable où il faut éliminer les autres à tout prix pour être respecté ».

Milieux cloisonnés

Autre différence entre ancienne et nouvelle école : l’envergure du réseau. « Beaucoup des trafiquants plus âgés sont liés au monde de la nuit. Certains d’entre eux sont propriétaires de boîtes de nuit », explique M. Mucchielli. Milieux diversifiés, force de frappe importante : au niveau géographique et social, les trafiquants de l’ancienne école ont un rayon d’action et des capacités de fuite supérieurs aux plus jeunes, qui bougent peu de leur quartier d’origine.

« Les rivalités entre jeunes et vieux trafiquants sont rares, parce qu’il n’existe en fait quasiment pas de liens entre eux », affirme M. Mucchielli. Le meurtre de Samir A. pourrait-il être une exception liant deux générations ? Aucun élément pour l’instant. « Nous ne croyons pas à un lien de cette exécution avec les règlements de comptes dans les cités de Marseille », avance cependant un haut responsable de la police de Marseille, qui reste prudent.

À l’origine du cloisonnement entre le milieu des « quadra » et celui des plus jeunes, une sélection radicalement différente à l’entrée : « vu la demande en drogues à Marseille, rien n’est plus facile que de monter son propre business quand on vit au cœur d’une cité », explique M. Mucchielli. Résultat, selon le chercheur : cela favorise l’amateurisme, comparé à l’organisation plus structurée des trafiquants plus âgés.

Le poids de la hiérarchie dans les organisations de trafiquants dans les cités est aussi un facteur de ségrégation entre ceux qui occupent les échelons inférieurs et les poids lourds du grand banditisme : « pour les jeunes dealers, il est très difficile de monter en grade et de frayer avec les caïds. La plupart gagne finalement assez peu d’argent et se décourage vite à gravir les échelons », estime Jacques Dallest.

Camille Kaelblen

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Une réflexion sur “Deux générations de trafiquants qui évoluent dans des mondes apparemment distincts

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