« Ils nous connaissent pas » : zoom sur la génération Soprano

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Les règlements de compte marseillais – près de 170 morts depuis 2008 selon un bilan publié  fin avril 2015 par La Provence – trahissent  autant de destins brisés.  Ils mettent en relief les vies de certains jeunes hommes qui vendent du cannabis dans un contexte socio-économique précaire. De jeunesses à l’ombre des tours, à l’abri des « équipes » et des « bandes », jamais trop loin des barreaux.

Dans son titre “Ils ne nous connaissent pas”, le rappeur Soprano, de son vrai nom Saïd M’Roumbaba, scande avec amertume le fossé qui sépare “les jeunes des cités” de la sphère publique. Soprano, qui a grandi dans le quartier du Plan d’Aou, dans les quartiers Nord de Marseille, peint avec acuité le portrait d’une jeunesse perdue, qui oscille entre tentative d’ascension sociale et repli identitaire.

A travers les mots de Soprano, dont la chanson a été visionnée plus de 43 millions de fois sur la plateforme Youtube, nous avons voulu en savoir plus sur ces « jeunes des cités » marseillaises.

Qui sont ces hommes que l’on désigne sous l’appellation de « jeune des banlieues » ? Pour le chercheur et sociologue Thomas Sauvadet – dans un article paru dans la revue Socio-logos résultat d’une enquête menée à Paris et à Marseille – « seule une minorité se reconnaît dans cette terminologie».  La majeure partie des jeunes vivant dans les quartiers ne sont pas des « gars des cités», dans la mesure où l’appartenance à une bande se caractérise par une « présence quotidienne dans les rues de leur quartier ».

Les « jeunes des banlieues » – exclusivement ou presque des hommes – qui se livrent aux trafics et prennent possession des espaces communs représentent un 1/10ème de la jeunesse des cités pour Thomas Sauvadet. Parmi ces caïds marseillais, tous sont cernés par les spécificités socio-économiques propres aux quartiers sensibles : chômage de masse, déscolarisation croissante (voir notre infographie sur le décrochage scolaire à Marseille) et phénomène de « ghettoïsation ». « Nos jeunes en difficulté sont comme tous les jeunes des quartiers, ils ne trouvent pas d’emploi alors ils se lèvent tard et ils traînent», confie Saïd Djaafri du Centre Social de la Gavotte-Peyret, joint par téléphone. Pour les motiver, Saïd organise deux fois par an des échanges internationaux vers l’Allemagne.

Lorsque les perspectives d’avenir se réduisent face au bitume, certains peuvent trouver difficiles de résister à la tentation du trafic et de l’argent facile généré par les stupéfiants . D’autant que le glissement est progressif. Au bas de l’échelle, des guetteurs – souvent mineurs – puis la hiérarchie grimpe de la nourrice, au vendeur, en passant par le chef de bande (voir notre infographie sur l’organisation des réseaux). « A moins de quarante euros la journée, être au bas de l’échelle relève davantage de la survie », explique Laurent Mucchielli, fondateur de l’Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux à l’Université d’Aix-Marseille. Il faut alors gravir les échelons de ce système parallèle pour tenter de se tailler une place au « soleil » de la cité. Un triste engrenage qui expose d’abord les plus faibles (arrestations, intimidations, incarcérations) et conduit parfois aux dénouements les plus tragiques.

Untitled Infographic (5)Quand les responsables politiques se penchent sur les zones prioritaires marseillaises, c’est avant tout à la jeunesse qu’ils s’adressent (voir notre infographie sur les actions publiques).

A partir du printemps 2013, l’État a voulu ajouter un volet social à sa politique sécuritaire à Marseille, à travers le Pacte de sécurité et de cohésion sociale.  Cette nouvelle méthode d’action a été appliquée dans 17 quartiers de la ville et vise “à donner sens et continuité entre l’action des services de police et l’ensemble des acteurs de la cohésion urbaine et sociale”, selon la Préfecture des Bouches-du-Rhône. Les plans d’action policière n’étant pas la solution à tous les problèmes, le gouvernement a voulu ouvrir un espace aux actions sociales de prévention et de long terme  dans les quartiers les plus touchés par  le trafic de drogue. 

Ce Pacte de sécurité et de cohésion sociale pour Marseille a été annoncé  à l’automne 2013 par Jean-Marc Ayrault. Il prévoyait un financement de 5 milliards d’euros pour une durée indéterminée. Cité dans le Marsactu, l’ancien Premier ministre insiste sur sa volonté d’agir pour Marseille « Cette action a été engagée avec vigueur, et elle s’intensifiera encore dans les mois qui viennent, car la France a besoin de Marseille ».

Au-delà de la  rénovation urbaine massive engagée grâce à des crédits alloués pour 14 chantiers marseillais, ce pacte s’adresse surtout aux jeunes à travers l’insertion professionnelle. La Préfecture souligne bien : “que la première caractéristique de la population marseillaise c’est sa jeunesse, tout particulièrement dans les quartiers populaires”.

Dans un entretien avec Marsactu, la préfète déléguée pour l’égalité des chances, Marie Lajus dresse en novembre 2014 un bilan sur ce Pacte un an après son application. Elle explique que les actions prévues notamment sur le plan de l’éducation, de l’emploi et de la rénovation urbaine,  ont été financées à hauteur de “37 millions d’euros par an sur trois ans”. Les projets ont pour objectif d’inciter les jeunes à tourner le dos à la violence, en luttant notamment contre le décrochage scolaire et l’absentéisme avec l’embauche de professeurs et d’animateurs supplémentaires. La réduction du chômage est aussi visée avec l’installation de permanence Pôle Emploi dans des centres sociaux, un soutien renforcé aux chantiers d’insertions et aux emplois d’avenir.

Pour le sociologue Laurent Mucchielli, l’aspect positif de ce plan “c’est la présence réaffirmée de l’Etat et des partenariats sociaux redynamisés”. Mais  il considère que «les résultats ne sont pas faramineux et s’inscrivent dans le court terme” et critique des “décisions prises à Paris dans un bureau, loin des réalités du terrain de Marseille”. Il défend des méthodes d’action plus à l’écoute “des demandes directes des habitants” comme par exemple “une politique de proximité pour remplacer les CRS qu’ils ne connaissent pas”.

Du côté des associations, on salue ces financements massifs, mais on croit moins aux conséquences sur le long terme. “C’est sûr que c’est une somme d’argent inédite qui nous aide beaucoup”, se réjouit Mohamed Issimaï-la, responsable Jeunesse du Centre social Mer et Collines dans le 8ème arrondissement. Mais il regrette cependant “le manque de continuité sur le long terme de ce genre de projet”. Dans un entretien par téléphone, il conclut: “Le problème majeur c’est qu’il est difficile de suivre dans la durée les jeunes. Au bout de 3 ans, le gouvernement change de projets, les référents sont remplacés et les plans d’accompagnement ne sont pas poursuivis dans la durée”.

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Mer et Collines a notamment pour mission d’accompagner les jeunes en situation de décrochage scolaire ou dans leur insertion professionnelle. Des référents les suivent dans leur recherche de stage et d’emploi. Mais Mohamed Issimai-la souligne que “pour les jeunes des Quartiers nord  c’est très difficile de trouver un job, même un stage”. Il raconte: “Je me souviens du cas d’un jeune très bien, qui cherchait avec mon aide un stage dans le bâtiment. Quand il a dit son adresse l’employeur a tout de suite refusé.” Mohamed regrette “ce gâchis des potentiels non exploités.”

Il met en cause la politique de la ville qui ne sort pas les quartiers Nord de l’isolement. Très mal reliés au centre-ville par les transports en commun, ces jeunes manquent, selon lui, d’accès à la culture. “Quand c’est l’OM qui vient, là on met en place de navettes vers le centre, mais par contre pour aller aux musées et à l’opéra rien”. Stigmatisés à l’extérieur des quartiers par les suspicions et les contrôles, limités dans leur mobilité par les structures de transports, tout pousse cette jeunesse à rester dans le microcosme de la cité, estime Thomas Sauvadet. Les jeunes, faute de capital social ou culturel, font alors appel à ce que le chercheur nomme le « capital guerrier », pour reprendre l’expression bourdieusienne. Dans les cas des derniers règlements de compte, on comptait – parmi les victimes comme les inculpés – des jeunes âgés de 20, 22 ou encore 24 ans.

Mais, la culture des quartiers, c’est aussi ce qui a permis à Soprano de s’extraire de l’enclave des cités pour accéder à la célébrité. La musique urbaine a nourri le parcours du rappeur prodige repéré par Akhénaton du groupe IAM. Une « success story » qui fait honneur à Marseille et permet de représenter les désirs et les revendications de toute une génération. L’artiste rend d’ailleurs hommage à sa ville et à ses quartiers dans sa chanson « A la bien » aux côtés d’une autre figure de la ville, Eric Cantona :

 

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Agathe Charnet et Roxane Florin

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