L’approche « globale »: une innovation policière aux résultats mitigés

Le 17 juillet 2014, Karim R. est abattu en plein jour devant un bar du 15e arrondissement de Marseille. Trois balles, à la tête et au thorax, tirées par deux individus en scooter. En quelques heures, grâce à la géolocalisation du deux roues et aux empreintes retrouvées sur l’arme du crime, un suspect, Brice D., est retrouvé, mis en examen et écroué. C’est l’un des trois homicides rapidement élucidé en juillet 2014. Il témoigne du succès de l’approche sécuritaire dite  “globale” mise en oeuvre depuis décembre 2012.

Crédit Ministre de l'Intérieur

Crédit Ministre de l’Intérieur

Cette méthode, qui n’implique pas seulement la police judiciaire — traditionnellement chargée d’enquêter sur les règlements de compte —  “permet d’avoir une vision plus large et plus claire de qui gère quel trafic, de qui est en bisbille avec qui”, expliquait, le 12 août 2014, une source policière citée par La Provence : « du coup, on tente d’interpeller ces individus et de les faire écrouer avant qu’ils ne commettent un homicide ou qu’ils n’en soient victimes. Quand cela n’est pas possible, cela nous permet de démarrer l’enquête sur des bases solides”.

Destinée à aller au-delà des opérations policières ponctuelles, l’approche « globale » vise à “éradiquer totalement le trafic de stupéfiants… de perturber au maximum les réseaux afin qu’ils adoptent d’autres comportements vis-à-vis de leur environnement,” selon des documents de la préfecture de police des Bouches-du-Rhône, cités dans un rapport du sociologue Laurent Mucchielli (Université Aix-Marseille, CNRS).

Le programme, mis en oeuvre en plusieurs étapes dans les zones de sécurité prioritaires (ZSP), accompagne la répression du trafic de stupéfiants d’un traitement social sur le long terme.

Il se décline en cinq phases. D’abord, une période répressive comprenant plusieurs interpellations et saisies des trafiquants (1), suivi par une phase dissuasive avec la présence de plusieurs compagnies de CRS pendant plusieurs semaines consécutives (2). A partir de la troisième phase, des actions plus sociales sont effectuées pour améliorer la qualité de vie des habitants (3) : faciliter l’accès à l’emploi, traiter l’absentéisme scolaire (4). Elle est complétée par des appels intermittents à la présence policière dans ces zones (5). A long terme, il s’agit « d’asphyxier le trafic en coupant le lien physique entre les acheteurs et les vendeurs, avec un impact financier très fort sur les réseaux,” selon la préfecture.

Les résultats sont encore difficiles à mesurer, notamment faute de recul. Toutefois entre le 1er août 2014 et le 15 janvier 2015, Marseille a connu six mois de trêve dans les règlements de compte. En visite dans la cité phocéenne, début février 2015, le Premier ministre Manuel Valls s’en est fait l’écho, saluant les résultats “encourageants” de cette méthode sur la période.

Laurent Mucchielli, directeur du programme de recherche « Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux » (ORDCS), a achevé, en mars 2015, une étude de terrain qui a donné lieu à la rédaction d’un rapport, remis au préfet de police, pour contribuer à une évaluation de la nouvelle méthode. Se basant sur deux cités marseillaises, le Clos de la Rose, un quartier du nord de la ville, et la Sauvagère, un quartier du sud, il a tiré des conclusions mitigées sur l’efficacité sociale du programme.

Il y a effectivement a une « amélioration de court terme mais la question est de savoir si ces politiques vont ou non avoir un impact durable”, résume le sociologue, dans un entretien téléphonique. Selon lui, les compagnies républicaines de sécurité (CRS) sont entrées trop brutalement dans les zones ciblées ZSP. Le chercheur estime que « la seule chose positive c’est la présence réaffirmée de l’Etat. Notamment le fait de rédynamiser les partenariats sociaux.”

M. Mucchielli constate que le taux de chômage demeure particulièrement élevé dans les cités qu’il a étudiées : 56% au Clos de la Rose et 40% à la Sauvagère. Il note également une appréciation inégale de l’approche « globale » dans chacun des deux grands ensemble : alors que les habitants de la  Sauvagère sont “majoritaires à déclarer que la présence policière était nécessaire, qu’elle a arrangé les choses et qu’elle a été rassurante”, les habitants au Clos de la Rose ont “émis certaines réserves quant à l’efficacité et à la pérennité de l’action des CRS dans la cité.”

Le sociologue constate que les réseaux se sont en outre adaptés à la plus forte présence de la police dans les cités. “Les dealers vont être plus discrets”. Ils vont déplacer leurs points de vente à “une cave au lieu de sur une chaise, mais au final, ça n’a pas changé beaucoup de choses.”

« Ce serait illusoire. On ne peut pas arrêter tous les dealers potentiels,” a plaidé, dès  les premières critiques, en 2013, le commissaire divisionnaire Fabrice Gardon, conseiller du préfet de police et concepteur de la méthode, cité par La  Croix .

Pour M. Mucchielli, la solution est à chercher dans la participation citoyenne. “Il faut donner une voix aux habitants. Les décisions ne doivent pas se faire par quelques personnes autour d’un bureau à Paris. Il faut être capable de faire remonter la demande par le bas.”

Le temps aidera à départager les points de vue. Le début de l’année 2015 a sonné la fin de la trêve, avec 7 règlements de comptes au 29 avril, 2015, selon nos calculs. A la même date en 2014, on en comptait déjà 9.

Gilda Di Carli

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