Le règlement de comptes : une notion aux frontières poreuses

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Le 2 mars dernier, Nordine B. est attablé à la terrasse du Fournil de la Barque, sur la route de Martigues, à Marignane, une commune située à une vingtaine de kilomètres au nord de Marseille. Il est à peine 8H00, lorsqu’un homme, armé d’une kalachnikov, ouvre le feu sur le trentenaire avant de prendre la fuite, avec ses trois complices, à bord d’une voiture noire. La victime décède dès l’arrivée des secours. Très vite, les médias évoquent un « règlement de comptes ». Tous les éléments du scénario habituel semblent en effet réunis. Pourtant, c’est l’enquête qui permettra ou non de confirmer cette appellation spécifique, aux frontières parfois poreuses.

Déconstruire les clichés

Souvent associée aux événements tragiques qui surviennent à Marseille et dans ses environs, l’expression « règlements de compte » emprunte d’abord au jargon policier : « Le règlement de comptes, en soi, n’est pas une incrimination pénale. N’importe qui peut ‘’régler ses comptes’’ sans être incriminé », explique David-Olivier Reverdy, secrétaire régional du syndicat de police Alliance, lors d’un entretien téléphonique : « dans le langage policier, cela correspond en réalité à un assassinat, c’est-à-dire à un meurtre avec préméditation », précise-t-il. Mais le règlement de comptes est un assassinat très particulier, d’où une dénomination qui lui est propre.

Un assassinat dont les critères divisent

Pour mettre un terme aux confusions, la préfecture de police de Marseille en a explicité les critères. Citée par France 3, elle définit un règlement de comptes selon trois critères combinés :

– la personnalité de la victime (malfaiteur connu des services de police et/ou supposé être impliqué dans un trafic ou des activités de banditisme) ;

– le mobile supposé de l’action criminelle (différend lié à un trafic de produits stupéfiants, à un partage de butin, à une vengeance ou à des luttes de territoire par exemple) ;

– le mode opératoire « professionnel » (guet-apens, préméditation, volonté de tuer, utilisation d’armes automatiques ou de calibres spécifiques, incendie postérieur des véhicules utilisés etc.).

Mais ces critères font débat. Selon David-Olivier Reverdy, cette définition comporte des enjeux politiques : « pour moi, cette définition vise à exclure du champ des règlements de comptes certains actes afin de faire baisser les statistiques et mettre en valeur les politiques de sécurité de la ville… « , estime le syndicaliste. « Par exemple, dans le cadre de la mort de Thierry S., la préfecture a estimé qu’il ne s’agissait pas d’un règlement de comptes parce qu’il a été retrouvé mort chez lui et que la définition n’incluait pas les histoires privées, les assassinats personnels. »

Homme de terrain, David-Olivier Reverdy se souvient bien de cette affaire : « Effectivement, ce n’était pas un crime de cité mais tout allait dans le sens du règlement de comptes : l’homme appartenait au milieu du banditisme corse et revenait tout juste d’une petite ‘mise au vert’ au Maroc… »

Et le syndicaliste d’évoquer la fréquente dramatisation médiatique qu’accompagne l’emploi de cette dénomination. « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que chaque cas est particulier et le dénominatif qu’on lui attribue n’est pas anodin car derrière un mot, il y a une politique de sécurité et des statistiques« , conclut David-Olivier Reverdy.

Capture d’écran 2015-04-29 à 13.07.05Chaque cas est particulier et le dénominatif qu’on lui attribue n’est pas anodin car derrière un mot, il y a une politique de sécurité et des statistiques » – David-Olivier Reverdy, Alliance

Malgré tout, une constante émerge : le mobile est lié d’une façon ou d’une autre au grand banditisme. Jacques Dallest, ancien procureur de la République de Marseille, auteur de Mes Homicides, un ouvrage de mémoire récemment paru aux éditions Robert Laffont, apporte quelques précisons : « Le règlement de comptes en lui-même veut tout et rien dire ! On met cette étiquette en fonction des circonstances du crime », dit-il au cours d’un entretien téléphonique. « Dans 9 cas sur 10, ce sont des assassinats pour des histoires liées à l’argent et au grand banditisme mais ce n’est pas systématiquement lié au trafic de stupéfiants, contrairement à ce que l’on peut penser ».

Capture d’écran 2015-04-29 à 13.07.05Le règlement de comptes est une notion qui veut tout et rien dire ! » Jacques Dallest, procureur

Les jeunes délinquants « victimes de leur amateurisme »

L’âge de la victime est également très significatif dans le cadre des règlements de comptes. Souvent jeunes, les délinquants sont « victimes de leur amateurisme », affirme le sociologue Laurent Mucchielli (CNRS, Université Aix-Marseille), également interrogé par téléphone. Selon ce spécialiste de la criminologie, « les plus gros ne sont jamais directement impliqués dans les règlements de comptes, ils sont très professionnels, ils font appel à des hommes de main… « 

Adèle Humbert

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