Lakhdar M., le truand entre deux époques qui aurait pu inspirer « Razzia sur la chnouf »

Le 28 janvier 2014, 17h30.  Lakhdar M., 40 ans, est au volant d’une Mercedes de location sur un parking de la cité Val Plan, à Marseille. Il attend que sa fille sorte de l’école ; son fils de 9 ans est sur la banquette arrière. Deux individus masqués font irruption sur le parking. La dépêche AFP indique qu’une vingtaine de tirs s’abat en rafale sur le pare-brise de la Mercedes. Les tueurs sont des professionnels : les tirs sont cadrés sur le siège du conducteur, ils n’arrosent pas le véhicule. Lakhdar M., criblé de balles de la tête à l’abdomen, meurt sur le coup.

Son fils a tout vu. La procureure adjointe Catherine Alexandre déclare à l’AFP : « Je vous laisse imaginer le traumatisme […] de voir son père tomber sous les balles d’une rafale de kalachnikov ». Il est particulièrement choqué ; il s’en sort indemne, par miracle, mais aussi parce qu’il n’était pas la cible du commando — une exécution propre, rapide et sans bavure. Les tueurs repartent au volant d’une Twingo volée, que la police retrouvera incendiée. Ils prennent ensuite la fuite sur un scooter. L’enquête, à ce jour, est au point mort. Un haut responsable de la PJ de Marseille, interrogé par téléphone, confirme que « la piste du règlement de compte est privilégiée ».

Mais à la différence de la plupart des victimes, Lakhdar M. est l’un des rares quarantenaires à avoir été exécuté. Son histoire est aussi des plus romanesques, avec une « carrière » jalonnée de péripéties qui pourraient inspirer le scénariste d’un film de gangsters.

Selon les informations de Metronews, Lakhdar M. était probablement le chef du réseau de stupéfiants du secteur de Val Plan, dans le 13e arrondissement. Il a été abattu selon les rites des jeunes caïds de la drogue, de vingt ou trente ans tout au plus, qui cherchent à marquer ou à récupérer leur territoire : ils éliminent leurs cibles grâce à des assassins cagoulés, gantés, qui opèrent à la salve de kalachnikov. La cité phocéenne est entrée de plain-pied dans l’ère du néobanditisme, « où l’on tue pour 80 euros », remarque dans L’Express le procureur Jacques Dallest, en poste à Marseille de 2008 et 2013 et auteur de l’ouvrage Mes Homicides, récemment paru aux éditions Robert Laffont. Le rocambolesque et le romanesque du grand banditisme à l’ancienne ont laissé place à de nouveaux codes, en mode violence fast-food et fric facile. Lakhdar M. a fait le pont entre ces deux ères.

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Le 25 septembre 2008,  à la barre des assises du Rhône. Lakhdar M., avec son accent chantant de Marseille, annonce la couleur : il ne balancera personne, comme le note le compte-rendu d’audience du quotidien Le Progrès (édition du Rhône) de ce 25 septembre. Il est pourtant mêlé à une affaire pour laquelle il a déjà écopé d’une peine de dix ans ferme en première instance. L’appel confirme : lui et ses trois complices sont reconnus coupables de la tentative d’évasion ratée du « roi de la belle » Pascal Payet en juillet 2005, dans la prison de Villefranche. Un cinquième complice court toujours.

Pascal Payet est un vieux de la vieille du « milieu » de la pègre marseillaise, comme le rappelle Libération qui lui a consacré un portrait. Un milieu où la division entre romanesque et réalité devient si trouble que le meilleur ami de Bruno Sulak, un braqueur à la Arsène Lupin qui procède sans violence, joue dans l’un des plus gros films policiers des années 1980 : Le Professionnel de Georges Lautner. Pascal Payet s’inscrit dans cette droite ligne en construisant son mythe : il séduit par son charisme, un brigadier marseillais le décrivant même comme un « charmeur ». Il tient à la notion de l’honneur, allant jusqu’à porter plainte de sa prison en 2014 pour dénonciation calomnieuse après avoir été traité publiquement de « balance » par un ancien complice.

Mais Pascal Payet est surtout connu pour ses évasions spectaculaires par hélicoptère. La première date de 2001. Il a l’amitié fidèle : il reviendra en 2003 évader l’un de ses amis proches (Pascal Perletto, une huile de la pègre varoise, qui finira assassiné dans un règlement de compte en 2011). Il sera arrêté pour braquage quelques mois plus tard. Retour à la case prison, jusqu’à ce qu’en 2005, un mystérieux commanditaire recrute Lakhdar M. et ses complices pour une opération d’exfiltration à la prison de Villefranche, où Pascal Payet est incarcéré. Arnaud Guiguitant, un journaliste du Progrès qui a suivi le procès des accusés, rapporte dans l’édition du 27 septembre 2008 ce que les accusés relatent de leur aventure.

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Le 4 juillet 2005, 20h30.  Tout s’enclenche à l’aérodrome de Frontenas. Lakhdar M., qui vient de devenir père, et ses complices, encagoulés et kalachnikovs au bras, détournent un hélicoptère ; cap sur la prison de Villefranche. Lakhdar M. se place à l’arrière droit. Mais cet improbable commando est parti à la hussarde. Sur place, il découvre que la prison est dotée de filins anti-hélicoptère. L’équipe renonce à se poser dans la cour, et tente d’atterrir sur le toit, où la tuyauterie rend l’opération délicate. Les surveillants repèrent l’hélicoptère. Ils donnent l’alerte.

Lakhdar M. prend peur et l’appareil fait aussitôt demi-tour. La police n’a plus qu’à le suivre et cueille tout le monde après un échange de tirs nourris. L’opération était de toute façon vouée à l’échec : en surcharge, l’hélicoptère n’aurait pu accueillir un quelconque évadé. L’avocat d’un de ses complices affirme qu’il s’agit d’une affaire de fidélité : ce dernier « a risqué sa vie et sa liberté pour un ami qui souffrait en prison ». Quant à Me Philippe Vouland, l’avocat de Lakhdar M., contacté par téléphone, il se rappelle avoir été étonné de voir son client participer à cette affaire, où tout le monde a fait « n’importe quoi » : une tentative d’évasion « mal préparée, très romantique ».

Et Me Vouland de se souvenir de son client, né en juin 1973 dans une famille des Quartiers nord de Marseille ; un père qui travaille, une mère femme au foyer. L’avocat connaît son client depuis « presque tout son casier judiciaire », qu’il égrène : vols, stups, armes. Ses sœurs, elles, s’en sortent mieux : elles sont « insérées ». Lakhdar M. ne réintègre d’ailleurs pas la prison et se fait oublier, jusqu’à « l’histoire de l’hélicoptère ». Il purge une partie de sa peine de prison, puis est libéré, sous réserve de porter un bracelet électronique. Très attaché à ses enfants, il se fait discret. Avant de tomber au champ de bataille des caïds du néobanditisme marseillais.

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Aujourd’hui,  dans le 13e arrondissement de Marseille, dans le secteur de la Cité du Clos la Rose et de la Cité Val Plan, la situation reste « mouvante », décrit Jérôme Pierrat, spécialiste du crime organisé, cité par Metronews. Le territoire s’est atomisé, les petites mains « défouraillent », et les chefs de la « chnouf » font de courtes carrières. La structure pyramidale à l’ancienne doit compter avec l’apparition d’une jungle horizontale, d’inspiration plus néolibérale. Du coup, les anciens prennent leurs distances : le sociologue Laurent Mucchielli précise que « le milieu corso-marseillais abandonne aux trafiquants le marché du cannabis, tout en les approvisionnant ».

D’après les informations du quotidien La Provence, le chiffre d’affaires du point de vente du Val Plan pourrait atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros par mois. Si Lakhdar M. se l’est réellement accaparé pour préparer sa retraite, il se serait finalement éloigné de son souhait de vivre, à la manière des truands à l’ancienne mode, une « épopée cinématographique » selon les termes de son avocat. Le clap de fin aura été cruel. ◊

Laurence Bekk-Day

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2 réflexions sur “Lakhdar M., le truand entre deux époques qui aurait pu inspirer « Razzia sur la chnouf »

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