Derrière chaque règlement de comptes, reconstituer la toile d’un réseau

Il était gérant d’un fast food. Foued B. est mort le 19 janvier 2014, abattu par une rafale de kalachnikov alors qu’il roulait à vitesse réduite avenue de Verdun, non loin du centre-ville d’Aubagne (Bouches-du-Rhône).

Foued Ben Amar a été tué au niveau du numéro 29 de l'Avenue de Verdun (Capture d'écran Google Maps)

Foued B. a été tué avenue de Verdun, à Aubagne (Capture d’écran Google Maps)

Lire la suite

L’approche « globale »: une innovation policière aux résultats mitigés

Le 17 juillet 2014, Karim R. est abattu en plein jour devant un bar du 15e arrondissement de Marseille. Trois balles, à la tête et au thorax, tirées par deux individus en scooter. En quelques heures, grâce à la géolocalisation du deux roues et aux empreintes retrouvées sur l’arme du crime, un suspect, Brice D., est retrouvé, mis en examen et écroué. C’est l’un des trois homicides rapidement élucidé en juillet 2014. Il témoigne du succès de l’approche sécuritaire dite  “globale” mise en oeuvre depuis décembre 2012.

Lire la suite

Comment enquêter sur un règlement de comptes ?

Aux toutes premières heures du 30 juin 2014, à La Ciotat, à 30 kilomètres à l’est de Marseille, Sébastien C., fête ses 29 ans avec quelques amis. Vers 1h45 du matin, il rentre avec sa petite amie dans la résidence où celle-ci habite. Arrivés à proximité de l’immeuble, situé à une dizaine de minutes du centre-ville, non loin du stade Bouissou, la jeune femme croit entendre des “coups de pétard”. En réalité, Sébastien C. est visé de quinze coups de feu. Dans l’obscurité, une dizaine de balles manquent leur cible. Elles se logent dans la carrosserie de voitures stationnées dans le voisinage et la vitre d’un appartement du rez-de-chaussée. Mais les 5 autres balles atteignent Sébastien C., dans le thorax et à la tête. L’arrivée rapide des secours n’y change rien : il décède vingt minutes plus tard.

La police judiciaire (PJ) démarre aussitôt son enquête. D’abord sur les circonstances exactes de la fusillade. Selon les premiers éléments, le tireur, le visage dissimulé par une cagoule, aurait pris la fuite à pied. Très rapidement, la piste du “règlement de comptes” émerge. Certains voisins affirment avoir entendu des cris, une bagarre avant la fusillade. « L’un des gars a crié ‘Je vais le tuer’, et un autre ‘pas besoin de flics, on règle ça entre nous’ », a notamment confié un voisin à La Provence.

Le lendemain, les enquêteurs passe les lieux du drame au peigne fin à la recherche d’indices, de témoignages de voisins. Mais avec un tireur non identifié, sans motif clairement établi, difficile d’en apprendre plus. A notre connaissance, dix mois après les faits, aucun élément nouveau n’a été révélé.

Le cas de Sébastien C. illustre les difficultés que rencontrent les enquêteurs pour résoudre les règlements de comptes survenus dans les environs de Marseille. D’abord parce que le concept de règlement de comptes — qui prend parfois des formes différentes — est difficile à cerner. Ensuite parce que les enquêteurs, qui ne peuvent exclure aucune hypothèse, travaillent souvent sur plusieurs pistes à la fois.

“Dans ce type d’enquête, on fonctionne par élimination », explique Jean-Marie Allemand, secrétaire de la zone Méditerranée pour le syndicat de police Alliance : « on commence avec la piste qui nous semble la moins probable, comme par exemple le conflit amoureux. Ensuite, on étudie les éventuels différents familiaux. On termine l’enquête en se focalisant sur les trafics de stupéfiants”.

Selon le syndicaliste, interrogé par téléphone, les conflits de trafics de drogue et de territoires de « deal » sont le dénominateur commun de la majorité des cas. Deux sources concordantes, qui souhaitent conserver l’anonymat, indiquent même que “90% des cas” concernent le trafic de stupéfiants. Un paramètre qui ne semble pourtant pas correspondre au profil de Sébastien C.

« Le curseur peut se déplacer »

Le jeune homme était connu des services de polices, mais pour de petits délits: vol, violences, usage de stupéfiants et conduite sans permis. Selon La Provence, citant une source “bien informée”, Sébastien C. “n’avait pas un profil de gros voyou ». Depuis quelques mois, il travaillait en intérim pour une société de nettoyage de déchets de La Ciotat. Toujours selon La Provence, Sébastien C. n’avait posé aucun problème dans l’entreprise et était bien vu parmi ses collègues.

Son profil échappe, au moins pour partie, au type même du néo-banditisme de cité, sur fond de trafic de drogue. Un cas qui n’est pas isolé parmi les règlements de comptes présumés des dix-huit derniers mois : Abdelkarim K., Rafik N. … sont autant de profils en périphérie du trafic de drogue. Lorsque l’on interroge un haut responsable de la PJ sur l’avancée de ces enquêtes, la réponse est prudente: “on étudie toutes les possibilités”. Même son de cloche s’agissant de Sébastien C.: « la drogue est la piste privilégiée, mais ce n’est pas l’unique hypothèse. Le curseur peut se déplacer ».

Car les causes d’assassinat sont devenus extrêmement diverses ces dernières années. L’usage des armes est devenu “l’arbitre” dans nombre de conflits, parfois futiles. Une simple dispute devient prétexte au règlement de comptes. “Il y a deux ans, on a eu un homme tué par balles parce qu’il avait traversé hors du passage clouté, la bagarre a dégénéré”, raconte Jean-Marie Allemand.

La multiplicité des pistes rend la tâche d’autant plus longue et complexe pour la police judiciaire. En théorie, les investigations peuvent durer jusqu’à deux ans. Mais pendant ce laps de temps, d’autres cas viennent s’ajouter aux premiers. Et la charge de travail s’accumule. Le but pour la PJ: tenter de trouver des liens entre les différentes affaires. Pour cela, les moindres détails sont pris en compte: connaissances de la victime, famille, appartenance à un groupe, un réseau… “On cherche à créer une sorte d’arbre généalogique”, explique Jean-Marie Allemand.

Ces connexions sont loin d’être faciles à identifier et ne garantissent pas d’aboutir à une conclusion. La société de nettoyage où travaillait Sébastien C. avait déjà connu un règlement de comptes. Le 5 septembre dernier, Kevin El M., un autre de ses employés, était assassiné au petit matin devant la société. Jusqu’à présent, la PJ estime qu’il n’y a aucun lien entre les deux affaires.

Le meurtre de Sébastien C. fut le premier d’une longue série pendant l’été 2014. Cinq autres personnes ont trouvé la mort pendant les mois de juillet et août 2014. En l’état actuel de nos connaissances, aucun de ces autres cas n’a permis d’éclairer les causes du premier.

 Romain Cluzel

Du guetteur à la nourrice, organigramme d’un trafic de drogue

Hatem C-A a été assassiné à 00h30 jeudi 15 janvier 2015, cité de la Castellane, dans le 16e arrondissement de Marseille. Une seule balle dans la tête mais vingt douilles au sol, de deux armes de poing, étalées sur plusieurs mètres. La Provence décrit une course entre la victime et ses agresseurs, alors que son corps a été retrouvé sur une petite place près de la tour K, réputée pour être le centre névralgique des trafics du quartier.

Lire la suite

Des Balkans à Marseille, le long périple de la « kalach »

Entre le 1er janvier 2014 et le 26 avril 2015, 26 armes ont été utilisées lors de règlements de comptes présumés à Marseille. Parmi les 10 armes de guerre employées, 9 étaient des kalachnikovs. Autrement dit, des fusils d’assaut automatiques venus pour la plupart d’ex-Yougoslavie. Décryptage.

La scène dure quelques minutes. Le dimanche 26 avril 2015, vers 5h00 du matin, deux hommes font irruption dans l’épicerie de nuit de Samir M. et l’abattent. Vingt balles sont tirées. Une rafale. Vingt fois, la douille est prélevée dans le chargeur, jusqu’à la rampe d’alimentation et lancée par la culasse dans la chambre du fusil. Un fusil d’assaut soviétique de calibre 7,62mm. De type kalachnikov.

3983787892_dd1efa1dd3_o                                          Crédit photo : Moshe Reuveni – Flickr – Creative Commons

La peur du lendemain des militaires soviétiques

Mais comment un fusil soviétique vieux de plusieurs décennies a-t-il pu se retrouver dans les mains de ces assassins ? « Toutes les armes de type kalachnikov sont devenues totalement obsolètes à partir de la décision de ces anciens États du pacte de Varsovie de passer donc aux normes militaires de l’OTAN, à savoir le calibre 5.56 mm », explique Jean-Charles Antoine, spécialiste du commerce d’armes, dans Au coeur du trafic d’armes : Des Balkans aux banlieues. Il faut remonter aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale pour voir apparaître les armes légères en Europe de l’Est. Moscou armait les régions satellites par peur d’une éventuelle invasion. Avec l’implosion de l’URSS, des militaires, en Russie, en Pologne et en Bulgarie se retrouvent sans rémunération et se mettent donc à vendre armes et munitions. Il y a ensuite un effet de contagion : « Les militaires dits ‘nationaux’ ont compris tout l’intérêt de revendre du matériel et des armes par peur du lendemain (…).  » souligne le spécialiste. C’est ainsi que des millions de « kalach » se retrouvent sur le marché noir.

« Au fil de la démilitarisation de la zone balkanique, les kalachnikovs sont arrivées sur le sol français »

« Avant, les règlements de comptes à Marseille étaient orchestrés à l’arme de poing, puis au pistolet mitrailleur après la guerre d’Algérie », assure Jean-Marie Allemand, secrétaire zonal Méditerranée pour le syndicat de police Alliance avant d’ajouter : « depuis la guerre des Balkans, c’est à la kalachnikov ». Dans les années 1990, les conflits dans les Balkans ont provoqué la multiplication des filières d’approvisionnement du trafic d’armes illégales. « Au fil des années de démilitarisation de la zone balkanique, les fusils de type kalachnikov sont arrivés sur le sol français », souligne un haut responsable de la police marseillaise. Selon Jean-Charles Antoine, de l’Institut Français de Géopolitique, un troisième facteur s’est ajouté à l’abandon des arsenaux militaires datant de l’URSS et à l’explosion du nombre de filières d’approvisionnement : la création de l’espace Schengen en 1992. « La libre circulation des personnes et des marchandises devenait la règle à l’intérieur de cet ensemble territorial », explique l’auteur de Frontières et trafic d’armes.

« L’arme des réseaux »

C’est ainsi que les filières d’approvisionnement ont pu se développer à Marseille : « la cité phocéenne est bien placée sur l’échiquier criminel », assure M. Antoine dans Le trafic d’armes légères et de petit calibre en région marseillaise : ville symptôme d’un mal français. « Le littoral méditerranéen jouit d’un emplacement de choix pour l’expansion des filières du trafic d’armes. Proche de la Corse grâce à des liaisons maritimes quotidiennes, sur l’axe autoroutier entre l’Italie et l’Espagne, dotée d’une façade maritime favorisant le commerce et les échanges », poursuit-il. Pourtant, il n’est pas si facile d’obtenir une arme de guerre en France : « il faut être ‘un semi-affranchi’ et avoir les connexions nécessaires. Les kalachnikovs n’arrivent pas par semi-remorques et bennes entières chargées à ras bord ! », affirmait Jérôme Pierrat, journaliste spécialisé dans le grand banditisme, dans une interview donnée à l’Obs en janvier 2015. Être un « semi-affranchi », et pour cause : la « kalach » est « connue pour être l’arme des réseaux », selon Frédéric Perri, auteur de Carrières criminelles dans le milieu marseillais.

Et pourtant, l’AK-47 n’est pas l’arme privilégiée dans les règlements de compte à Marseille : « elle est certes mythique, efficace et robuste, mais elle prend de la place. Pour être dissimulé sous un manteau ou sous le siège d’un véhicule, un pistolet-mitrailleur Skorpio ou un Uzi présente de bien meilleurs avantages », souligne Jean-Charles Antoine.

Pour en obtenir une, le duo de criminels du 26 avril 2015 a vraisemblablement déboursé entre 300 euros – s’il s’agit d’une copie – et 3000 euros – si l’arme était vraie. Les malfaiteurs ont dû faire appel à un intermédiaire via une filière d’approvisionnement illicite. Afin d’honorer la commande, cette dernière a sollicité des passeurs de frontières acheminant les armes et les munitions depuis la zone balkanique. Et c’est ainsi que deux fusils d’assaut soviétiques ont pu se retrouver entre les mains des tueurs débarqués dans la petite épicerie de nuit du boulevard Maison Blanche, à Marseille.

Arthur Cerf

Infographie kalach