Quand le trafic dépasse les frontières de Marseille

Contrairement aux idées reçues, les quartiers Nord de Marseille ne sont pas les seuls lieux du trafic de drogue. Les réseaux étendent leur toile dans tout le département des Bouches du Rhône.

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Comment enquêter sur un règlement de comptes ?

Aux toutes premières heures du 30 juin 2014, à La Ciotat, à 30 kilomètres à l’est de Marseille, Sébastien C., fête ses 29 ans avec quelques amis. Vers 1h45 du matin, il rentre avec sa petite amie dans la résidence où celle-ci habite. Arrivés à proximité de l’immeuble, situé à une dizaine de minutes du centre-ville, non loin du stade Bouissou, la jeune femme croit entendre des “coups de pétard”. En réalité, Sébastien C. est visé de quinze coups de feu. Dans l’obscurité, une dizaine de balles manquent leur cible. Elles se logent dans la carrosserie de voitures stationnées dans le voisinage et la vitre d’un appartement du rez-de-chaussée. Mais les 5 autres balles atteignent Sébastien C., dans le thorax et à la tête. L’arrivée rapide des secours n’y change rien : il décède vingt minutes plus tard.

La police judiciaire (PJ) démarre aussitôt son enquête. D’abord sur les circonstances exactes de la fusillade. Selon les premiers éléments, le tireur, le visage dissimulé par une cagoule, aurait pris la fuite à pied. Très rapidement, la piste du “règlement de comptes” émerge. Certains voisins affirment avoir entendu des cris, une bagarre avant la fusillade. « L’un des gars a crié ‘Je vais le tuer’, et un autre ‘pas besoin de flics, on règle ça entre nous’ », a notamment confié un voisin à La Provence.

Le lendemain, les enquêteurs passe les lieux du drame au peigne fin à la recherche d’indices, de témoignages de voisins. Mais avec un tireur non identifié, sans motif clairement établi, difficile d’en apprendre plus. A notre connaissance, dix mois après les faits, aucun élément nouveau n’a été révélé.

Le cas de Sébastien C. illustre les difficultés que rencontrent les enquêteurs pour résoudre les règlements de comptes survenus dans les environs de Marseille. D’abord parce que le concept de règlement de comptes — qui prend parfois des formes différentes — est difficile à cerner. Ensuite parce que les enquêteurs, qui ne peuvent exclure aucune hypothèse, travaillent souvent sur plusieurs pistes à la fois.

“Dans ce type d’enquête, on fonctionne par élimination », explique Jean-Marie Allemand, secrétaire de la zone Méditerranée pour le syndicat de police Alliance : « on commence avec la piste qui nous semble la moins probable, comme par exemple le conflit amoureux. Ensuite, on étudie les éventuels différents familiaux. On termine l’enquête en se focalisant sur les trafics de stupéfiants”.

Selon le syndicaliste, interrogé par téléphone, les conflits de trafics de drogue et de territoires de « deal » sont le dénominateur commun de la majorité des cas. Deux sources concordantes, qui souhaitent conserver l’anonymat, indiquent même que “90% des cas” concernent le trafic de stupéfiants. Un paramètre qui ne semble pourtant pas correspondre au profil de Sébastien C.

« Le curseur peut se déplacer »

Le jeune homme était connu des services de polices, mais pour de petits délits: vol, violences, usage de stupéfiants et conduite sans permis. Selon La Provence, citant une source “bien informée”, Sébastien C. “n’avait pas un profil de gros voyou ». Depuis quelques mois, il travaillait en intérim pour une société de nettoyage de déchets de La Ciotat. Toujours selon La Provence, Sébastien C. n’avait posé aucun problème dans l’entreprise et était bien vu parmi ses collègues.

Son profil échappe, au moins pour partie, au type même du néo-banditisme de cité, sur fond de trafic de drogue. Un cas qui n’est pas isolé parmi les règlements de comptes présumés des dix-huit derniers mois : Abdelkarim K., Rafik N. … sont autant de profils en périphérie du trafic de drogue. Lorsque l’on interroge un haut responsable de la PJ sur l’avancée de ces enquêtes, la réponse est prudente: “on étudie toutes les possibilités”. Même son de cloche s’agissant de Sébastien C.: « la drogue est la piste privilégiée, mais ce n’est pas l’unique hypothèse. Le curseur peut se déplacer ».

Car les causes d’assassinat sont devenus extrêmement diverses ces dernières années. L’usage des armes est devenu “l’arbitre” dans nombre de conflits, parfois futiles. Une simple dispute devient prétexte au règlement de comptes. “Il y a deux ans, on a eu un homme tué par balles parce qu’il avait traversé hors du passage clouté, la bagarre a dégénéré”, raconte Jean-Marie Allemand.

La multiplicité des pistes rend la tâche d’autant plus longue et complexe pour la police judiciaire. En théorie, les investigations peuvent durer jusqu’à deux ans. Mais pendant ce laps de temps, d’autres cas viennent s’ajouter aux premiers. Et la charge de travail s’accumule. Le but pour la PJ: tenter de trouver des liens entre les différentes affaires. Pour cela, les moindres détails sont pris en compte: connaissances de la victime, famille, appartenance à un groupe, un réseau… “On cherche à créer une sorte d’arbre généalogique”, explique Jean-Marie Allemand.

Ces connexions sont loin d’être faciles à identifier et ne garantissent pas d’aboutir à une conclusion. La société de nettoyage où travaillait Sébastien C. avait déjà connu un règlement de comptes. Le 5 septembre dernier, Kevin El M., un autre de ses employés, était assassiné au petit matin devant la société. Jusqu’à présent, la PJ estime qu’il n’y a aucun lien entre les deux affaires.

Le meurtre de Sébastien C. fut le premier d’une longue série pendant l’été 2014. Cinq autres personnes ont trouvé la mort pendant les mois de juillet et août 2014. En l’état actuel de nos connaissances, aucun de ces autres cas n’a permis d’éclairer les causes du premier.

 Romain Cluzel

Abdelkarim K. : et si le “règlement de comptes” n’était qu’une affaire privée ?

Un trentenaire assassiné en pleine rue. Une victime connue des services de police. En pleine série meurtrière de juillet 2014, de quoi conclure aisément à un règlement de comptes. L’affaire est pourtant plus complexe. 

Lorsqu’un homicide est commis dans la région marseillaise, très vite, la machine médiatique s’emballe et invoque un “règlement de comptes ». Difficile, il est vrai, de classifier les homicides dans un zone où les crimes définis comme « règlements de compte entre malfaiteurs » sont les plus nombreux (25) de l’Hexagone. Et pourtant, comme partout ailleurs, les meurtres peuvent avoir des causes multiples. Le cas de l’assassinat d’Abdelkarim K. en est un exemple. Commis le 21 juillet 2014, il intervient dans un contexte de violence accrue dans le département : trois personnes ont trouvé la mort la semaine précédente dans des règlements de comptes.

Un mois de juillet 2014 macabre

En 2014, 19 règlements de comptes ont eu lieu dans les Bouches-du-Rhône. Aux environs de la cité phocéenne, le mois de juillet de cette année-là est particulièrement sanglant, avec trois règlements de comptes coup sur coup.

La série noire débute le 30 juin à La Ciotat, petite commune balnéaire située à une trentaine de kilomètre de Marseille. Un homme de 29 ans est abattu dans une résidence, à proximité de son domicile. Employé par une société de ramassage d’ordures, il était bien connu des services de police, notamment pour usage de stupéfiants, recel ou encore ports d’armes. L’affaire est confiée à la police judiciaire de Marseille.

Une dizaine de jours plus tard, le 11 juillet, un homme de 34 ans est retrouvé dans le coffre de sa voiture incendiée au cœur des quartiers nord de Marseille. La victime a pris deux balles dans la tête. Nouveau scénario macabre moins d’une semaine plus tard, dans le 15e arrondissement de la ville, un homme est abattu lors d’une fusillade en plein après-midi. Agé de 37 ans, il trempait dans le trafic de stupéfiants.

Le lendemain, c’est un jeune homme d’une vingtaine d’années qui tombe sous les tirs de kalachnikov dans le quartier Sainte-Marthe (14e arrondissement), à proximité immédiate d’un camp militaire. Ce crime serait une vengeance : le jeune homme était considéré lui-même comme l’auteur de règlements de comptes, dans le département et en région parisienne.

Cette série noire s’explique par des représailles entre groupes rivaux , selon le procureur de la République Brice Robin. Un déferlement de violence au cœur d’une “guerre de territoires pour le contrôle du marché des stups”, a-t-il alors précisé lors d’une conférence de presse.

Et un homicide à Tarascon…

Le lundi 21 juillet, seulement trois jours après le dernier crime, Abdelkarim K. est tué dans le centre ville de Tarascon. Un meurtre aussitôt considéré comme un règlement de comptes notamment dans les médias. Le parquet d’Aix-en-Provence, en charge de l’affaire, confie l’enquête à la PJ de Marseille, ce qui est interprété comme une indication que le crime est lié aux autres affaires en cours. Pourtant, les éléments ne convergent pas dans cette direction. Située à une centaine de kilomètres de Marseille, Tarascon (Bouches-du-Rhône) est une commune réputée calme. L’affaire y fait d’ailleurs grand bruit. “Une exécution comme ça, ça arrive une fois tous les dix ans !”, s’exclame un fonctionnaire de la police municipale.

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Tarascon, une ville réputée calme. Crédits : Andy Field / Flickr

Autre hiatus, le mode opératoire ne correspond pas à celui d’un règlement de comptes. L’arme du crime est un fusil de chasse. Or, comme le rappelle un haut responsable de la police marseillaise, les armes traditionnellement utilisées sont souvent issues des anciennes guerres d’Europe de l’Est. Les armes de chasse correspondent généralement à des assassinats plus “spontanés”, moins prémédités. Alors pourquoi le meurtre d’Abdelkarim K. a-t-il immédiatement été étiqueté « règlement de comptes » ?

Une hypothèse : il était connu des services de police. « Il avait eu quelques soucis avec la loi il y a bien longtemps, mais il n’avait rien d’un délinquant en puissance” tempère un policier municipal tarasconnais. Autre point noir pour le trentenaire, ses habitudes au XV, un bar du centre-ville : “un lieu pas toujours bien famé”, précise Valérie Laupies, conseillère municipale (FN). L’endroit a depuis, mis la clé sous la porte.

Abattu le 21 juillet, Abdelkarim était pourtant un homme bien intégré dans le tissus social. Il travaillait dans une entreprise, située à Beaucaire tout près de Tarascon.  “C’était un homme sans histoire” raconte le gérant de la salle de sport Body Gym Club située à Beaucaire. “Il venait il y a plusieurs années déjà mais je n’en garde pas un mauvais souvenir”, ajoute-t-il.

La sœur de la victime est formelle “Il ne s’agit pas d’un règlements de comptes, mon frère n’était plus un gamin, il était posé et sérieux.” Contactée par téléphone, elle affirme “tout est lié à une dispute avec deux jeunes du coin, les insultes ont fusé et la situation a dégénéré”. Une altercation malheureuse en somme. Elle-même s’étonne que les médias aient évoqué un “règlement de comptes”, “sûrement à cause de tout ce qu’il se passait à Marseille en juillet dernier”, avance-t-elle. La jeune femme qui a souhaité conserver l’anonymat affirme que les deux coupables ont déjà été interpellés. Ils seraient en attente de jugement. Cette interpellation présumée n’a pas été confirmée de source officielle.

De la difficulté de définir un règlement de comptes 

Règlement de comptes ou affaire privée, difficile aujourd’hui d’y voir clair. Jacques Dallest, procureur de Marseille entre 2008 et 2013, et auteur d’un livre de mémoire intitulé Mes homicides confie qu’ “il est parfois difficile de déterminer la nature du crime et donc de choisir son traitement judiciaire.” La préméditation et les questions financières sont souvent des indices solides permettant de parler d’un règlement de comptes. Autre clf : “les règlements de comptes concernent souvent des personnes connues des services de police.” Et pourtant, “Même si la victime a des antécédents judiciaires, il peut parfaitement s’agir d’une affaire privée. Dans ces cas là, c’est l’enquête qui permettra de déterminer le mobile du crime.”

La tendance à cataloguer tel ou tel crime comme « règlement de comptes » est surtout le fait des médias, selon la sociologue Camille Allaria : “C’est souvent le fait des médias, la police moins car cette dernière a des services d’enquête assez poussés, elle sait à qui elle a à faire, elle a les moyens de savoir ce qui existe réellement. Les médias en revanche, s’emportent facilement.” Le décès d’Abdelkarim K. a fait les gros titres dans la presse régionale sous le titre “règlement de comptes ». Quelques jours plus tard, c’est le silence médiatique.

Astrid Garaude

[INFOGRAPHIE] – Antécédents : des victimes « multi-cartes »

Les 22 victimes des règlements de compte (entre janvier 2014 et avril 2015) avaient plusieurs casquettes. Trafic de stupéfiants, meurtre, vol avec arme, violences, défaut de permis… Elles sont toutes connues par les forces de l’ordre pour un ou plusieurs motifs, sans que ces suspicions ne soient toujours à l’origine d’interpellation ou de condamnation (voir notre infographie Une judiciarisation difficile).

Nous avons rassemblé dans l’infographie ci-dessous les raisons pour lesquelles ces victimes étaient connues par les forces de l’ordre (dans la limite des informations que nous avons pu obtenir).

55 suspicions, 25 interpellations et seulement 15 condamnations.

Le tableau est classé par nombre de suspects pour chaque infraction. Les suspicions représentent ce dont la police judiciaire se doutait mais n’a pas pu prouver. On remarque que le trafic de stupéfiants est l’antécédent majeur avec 15 individus sur 22 suspectés d’y prendre part. Sur ces 15, 5 ont été interpellés, seulement 4 ont été condamnés.