Le règlement de comptes : une notion aux frontières poreuses

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Le 2 mars dernier, Nordine B. est attablé à la terrasse du Fournil de la Barque, sur la route de Martigues, à Marignane, une commune située à une vingtaine de kilomètres au nord de Marseille. Il est à peine 8H00, lorsqu’un homme, armé d’une kalachnikov, ouvre le feu sur le trentenaire avant de prendre la fuite, avec ses trois complices, à bord d’une voiture noire. La victime décède dès l’arrivée des secours. Très vite, les médias évoquent un « règlement de comptes ». Tous les éléments du scénario habituel semblent en effet réunis. Pourtant, c’est l’enquête qui permettra ou non de confirmer cette appellation spécifique, aux frontières parfois poreuses.

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Armes de guerre : le danger de la balle perdue

Les règlements de comptes que nous avons étudiés obéissent pour la plupart au même mode opératoire : isoler la victime avant de l’abattre, souvent de nuit, à l’arme automatique. Dans 3 cas sur 22 pourtant, ces meurtres à l’arme de guerre sont survenus dans des lieux très fréquentés : en milieu d’après-midi sur une autoroute, devant une école à l’heure de la sortie des classes ou à l’entrée d’une boulangerie. Malgré la relative rareté de ce scénario, le risque de victimes collatérales inquiète.  

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Comment enquêter sur un règlement de comptes ?

Aux toutes premières heures du 30 juin 2014, à La Ciotat, à 30 kilomètres à l’est de Marseille, Sébastien C., fête ses 29 ans avec quelques amis. Vers 1h45 du matin, il rentre avec sa petite amie dans la résidence où celle-ci habite. Arrivés à proximité de l’immeuble, situé à une dizaine de minutes du centre-ville, non loin du stade Bouissou, la jeune femme croit entendre des “coups de pétard”. En réalité, Sébastien C. est visé de quinze coups de feu. Dans l’obscurité, une dizaine de balles manquent leur cible. Elles se logent dans la carrosserie de voitures stationnées dans le voisinage et la vitre d’un appartement du rez-de-chaussée. Mais les 5 autres balles atteignent Sébastien C., dans le thorax et à la tête. L’arrivée rapide des secours n’y change rien : il décède vingt minutes plus tard.

La police judiciaire (PJ) démarre aussitôt son enquête. D’abord sur les circonstances exactes de la fusillade. Selon les premiers éléments, le tireur, le visage dissimulé par une cagoule, aurait pris la fuite à pied. Très rapidement, la piste du “règlement de comptes” émerge. Certains voisins affirment avoir entendu des cris, une bagarre avant la fusillade. « L’un des gars a crié ‘Je vais le tuer’, et un autre ‘pas besoin de flics, on règle ça entre nous’ », a notamment confié un voisin à La Provence.

Le lendemain, les enquêteurs passe les lieux du drame au peigne fin à la recherche d’indices, de témoignages de voisins. Mais avec un tireur non identifié, sans motif clairement établi, difficile d’en apprendre plus. A notre connaissance, dix mois après les faits, aucun élément nouveau n’a été révélé.

Le cas de Sébastien C. illustre les difficultés que rencontrent les enquêteurs pour résoudre les règlements de comptes survenus dans les environs de Marseille. D’abord parce que le concept de règlement de comptes — qui prend parfois des formes différentes — est difficile à cerner. Ensuite parce que les enquêteurs, qui ne peuvent exclure aucune hypothèse, travaillent souvent sur plusieurs pistes à la fois.

“Dans ce type d’enquête, on fonctionne par élimination », explique Jean-Marie Allemand, secrétaire de la zone Méditerranée pour le syndicat de police Alliance : « on commence avec la piste qui nous semble la moins probable, comme par exemple le conflit amoureux. Ensuite, on étudie les éventuels différents familiaux. On termine l’enquête en se focalisant sur les trafics de stupéfiants”.

Selon le syndicaliste, interrogé par téléphone, les conflits de trafics de drogue et de territoires de « deal » sont le dénominateur commun de la majorité des cas. Deux sources concordantes, qui souhaitent conserver l’anonymat, indiquent même que “90% des cas” concernent le trafic de stupéfiants. Un paramètre qui ne semble pourtant pas correspondre au profil de Sébastien C.

« Le curseur peut se déplacer »

Le jeune homme était connu des services de polices, mais pour de petits délits: vol, violences, usage de stupéfiants et conduite sans permis. Selon La Provence, citant une source “bien informée”, Sébastien C. “n’avait pas un profil de gros voyou ». Depuis quelques mois, il travaillait en intérim pour une société de nettoyage de déchets de La Ciotat. Toujours selon La Provence, Sébastien C. n’avait posé aucun problème dans l’entreprise et était bien vu parmi ses collègues.

Son profil échappe, au moins pour partie, au type même du néo-banditisme de cité, sur fond de trafic de drogue. Un cas qui n’est pas isolé parmi les règlements de comptes présumés des dix-huit derniers mois : Abdelkarim K., Rafik N. … sont autant de profils en périphérie du trafic de drogue. Lorsque l’on interroge un haut responsable de la PJ sur l’avancée de ces enquêtes, la réponse est prudente: “on étudie toutes les possibilités”. Même son de cloche s’agissant de Sébastien C.: « la drogue est la piste privilégiée, mais ce n’est pas l’unique hypothèse. Le curseur peut se déplacer ».

Car les causes d’assassinat sont devenus extrêmement diverses ces dernières années. L’usage des armes est devenu “l’arbitre” dans nombre de conflits, parfois futiles. Une simple dispute devient prétexte au règlement de comptes. “Il y a deux ans, on a eu un homme tué par balles parce qu’il avait traversé hors du passage clouté, la bagarre a dégénéré”, raconte Jean-Marie Allemand.

La multiplicité des pistes rend la tâche d’autant plus longue et complexe pour la police judiciaire. En théorie, les investigations peuvent durer jusqu’à deux ans. Mais pendant ce laps de temps, d’autres cas viennent s’ajouter aux premiers. Et la charge de travail s’accumule. Le but pour la PJ: tenter de trouver des liens entre les différentes affaires. Pour cela, les moindres détails sont pris en compte: connaissances de la victime, famille, appartenance à un groupe, un réseau… “On cherche à créer une sorte d’arbre généalogique”, explique Jean-Marie Allemand.

Ces connexions sont loin d’être faciles à identifier et ne garantissent pas d’aboutir à une conclusion. La société de nettoyage où travaillait Sébastien C. avait déjà connu un règlement de comptes. Le 5 septembre dernier, Kevin El M., un autre de ses employés, était assassiné au petit matin devant la société. Jusqu’à présent, la PJ estime qu’il n’y a aucun lien entre les deux affaires.

Le meurtre de Sébastien C. fut le premier d’une longue série pendant l’été 2014. Cinq autres personnes ont trouvé la mort pendant les mois de juillet et août 2014. En l’état actuel de nos connaissances, aucun de ces autres cas n’a permis d’éclairer les causes du premier.

 Romain Cluzel